La religion des livres


La religion des livres dans TAO en INTERVIEWS images-91Le taoïsme : Pour le taoïsme aussi il existe parfois une ambiguïté. En se basant sur le Yi king, le livre des transformations, on a pu concevoir la pensée chinoise comme matérialiste.

Or Lao-tseu nous dit : « Ce qu’on appelle Tao est indistinct et ineffable, il contient pourtant les formes, il contient pourtant les objets. » Il explicite cela en disant : « Le Tao sans nom est origine du Ciel et de la Terre [c'est le niveau indicible], le Tao avec un nom est la mère des choses [l'enfantement]. »   ll s’agit du niveau du devenir et c’est à ce niveau-là et non à l’autre que se réfère le Yi king qui est, bien sûr, un livre du devenir.

Les religions du livre : Leur mythe commun est la Genèse. Plus clairement encore qu’ailleurs, cette structure à deux niveaux y est décrite. Genèse I, c’est le monde en devenir, celui où l’homme et la femme arrivent ensemble et après tous les animaux. Genèse II, c’est le monde de la pensée créatrice de Dieu, et l’homme y arrive avant tous les animaux. On dit dans l’exégèse moderne qu’il y avait deux récits de la Création contradictoires, et qu’on les a gardés tous les deux pour ne choquer personne. Vous comprendrez en fonction de ce qui précède pourquoi cette interprétation semble quelque peu simpliste. Si on les détaille on voit :

• dans le judaïsme, que l’arbre de la Kabbale est parfaitement explicite : au sommet se trouve la « Couronne » et ses deux dérivés « Sagesse » et « Intelligence » qui forment une triade supérieure, une unicité absolue, transcendante, dont l’essence est inaccessible à l’entendement humain. Les sept sephiroths suivants sont des forces agissantes, des ouvriers si l’on peut dire, dont l’action se situe dans le monde du devenir.

• dès les débuts de la chrétienté nous trouvons chez Grégoire de Nysse et surtout chez Denys, dit « l’Aréopagite », à la fois la transcendance et l’inaccessibilité de Dieu et l’existence des hiérarchies divines opérantes.

• de même dans l’islam, mystiques et visionnaires nous décrivent comment ce qui est ineffable interagit avec le monde du devenir par l’intermédiaire de ce monde qu’Henri Corbin a nommé « mundus imaginalis ».
Cette unité de fond concernant cette vision d’un monde de l’ineffable lié à un monde du devenir, dans les religions monothéistes, peut être résumée par la phrase de Jacob Boehme : « La Nature est une formation et une configuration continuelle des sciences et de l’amour divin.

Ce que le Verbe fait par la Sagesse, la Nature le façonne en Qualité. » Jacob Boehme chez lequel, comme Basarab Nicolescu l’a montré 13, les sept qualités (assimilables aux sept sephiroths) et le deuxième et le troisième principes sont dans le monde du devenir, de l’auto-organisation. Mais le premier principe, lui, est situé à un autre niveau. Comme le dit Boehme, « Dieu considéré en Lui-même est sans distinction, sans nature, il est à la fois le Dieu et le Tout. »

Je terminerai ce trop bref parcours à travers tant de textes fondamentaux par une citation d’Eckhartshausen qui affirme que « l’unité des religions est dans le sanctuaire le plus intérieur et la multiplicité des religions extérieures ne peut ni changer ni affaiblir cette unité qui est la base de tout l’extérieur » 14, postulant ainsi à la fois l’existence d’un niveau incorruptible par rapport à celui corruptible où évoluent les « religions extérieures » et l’unité transcendantale des religions sur la question essentielle, celle du sens.

Ainsi donc il n’y a pas réellement opposition entre l’incomplétude et l’auto-organisation.

De même que Einstein a avalé Newton vivant, l’incomplétude avale l’auto-organisation : elle ne sont pas situées au même niveau. La vision que nous retirons de ce voyage à travers toutes les grandes traditions de l’humanité est la suivante :

1. Un sens préexistant mais insaisissable, vers lequel l’être humain doit néanmoins tendre.

2. Un monde du devenir parfois non linéaire, parfois tâtonnant, parfois contradictoire, parfois incompréhensible, mais qui reste néanmoins mystérieusement relié à ce principe premier.

3. Et entre les deux, une rupture (la Chute de la tradition chrétienne), mais que l’on retrouve sous d’autres formes dans bien d’autres traditions. Ce n’est pas une preuve, mais une telle structure apparaît trop cohérente pour être due uniquement à des contingences socioculturelles.

Voilà donc comment nous pouvons effectuer la dernière partie de notre « pas en plus » : en confrontant l’intuition majeure de l’humanité à la structure induite par l’évolution de l’ensemble des grands domaines scientifiques. Ce n’est pas une démonstration au sens scientifique du terme, mais c’est quand même un pas en plus vers une nouvelle philosophie de la Nature, un pas hors du monde de la philosophie de l’absurde, un pas vers un monde où nous serions chez nous au lieu d’y être des étrangers.

Par Jean Staune – magazine Clé

 


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