Archive pour décembre, 2013

Jean-Pierre Pharabod et le Tao

 

images (3)Pharabod naît en 1937. Il fait des études scientifiques (math sup, math spé, « grande école » d’ingénieurs), puis à partir de 1962 travaille dans les services nucléaires d’EDF jusqu’en 1970, où il intègre un laboratoire de physique de l’Ecole Polytechnique.

Physicien, chercheur à l’École polytechnique de 1970 à 2000, il a publié des ouvrages de vulgarisation, dont Le Rêve des physiciens (avec Bernard Pire, Odile Jacob) et AVNI : les Armes volantes non identifiées (Odile Jacob). Nous publions un extrait d’un récit inédit, un témoignage sur un cas de conscience vécu durant la guerre d’Algérie sur lequel il ne s’était pas exprimé jusqu’à présent.

Il n’a que peu de considération pour l’ufologie, jusqu’en 1990, où il y voit un intérêt possible.

En 2000, il quitte le laboratoire de l’Ecole Polytechnique.

Auteur de :

  • avec Sven Ortoli, Le Cantique des quantiques, La Découverte, 1984 — Sur la physique quantique
  • avec Jean-Paul Schapira, Les Jeux de l’atome et du hasard, Calmann-Lévy, 1988 — Sur les accidents nucléaires
  • avec Bernard Pire, Le Rêve des physiciens, Odile Jacob, 1993 — sur les forces et les particules élémentaires
  • AVNI – Les Armes Volantes Non Identifiées, Odile Jacob, 2000 — sur l’explication des OVNI par les avions secrets en 2000

Sven Ortoli et le Tao

 

 

220px-Sven_Ortoli_et_Michel_EltchaninoffSven Ortoli est un journaliste et écrivain français né le 6 juillet 1953 à Saint-Mandé. Après un doctorat de troisième cycle en physique des solides dans le laboratoire Friedel-Castaing à Orsay, Sven Ortoli devient journaliste scientifique. Journaliste à Science & Vie, le fils de l’amiral Paul Ortoli se spécialise dans les questions militaires et la vulgarisation de la physique. En 1988, Sven Ortoli crée et dirige la rédaction de Science & Vie Junior jusqu’en octobre 2003. 

 

En 1996, Sven Ortoli reçoit le prix de vulgarisation de l’Académie des sciences pour Science & Vie Junior. En 1998, il crée Science et vie Découverte. Sven Ortoli, est ensuite directeur éditorial d’Eurêka, magazine scientifique grand public de Bayard Presse, destiné aux jeunes adultes. Actionnaire et conseiller de la revue Philosophie Magazine, Sven Ortoli dirige les Hors séries du magazine.

 

Sven Ortoli est également l’auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique. Dans La Baignoire d’Archimède: petite mythologie de la science, il recense avec Nicolas Witkowski tous les clichés associés aux connaissances scientifiques, de la fameuse baignoire d’Archimède à la pomme de Newton.

Il est le fils de l’amiral Paul Ortoli et de Brynhild Helander. Il est marié et père de cinq enfants.

Il reçoit le prix de vulgarisation de l’Académie des sciences pour Science & Vie Junior en 1996. Passionné par l’histoire des sciences et des idées, il ira protester à la Sorbonne durant la thèse de l’astrologue Élizabeth Teissier.

Après un passage à Bayard Presse (comme directeur éditorial du projet Eurêka), il devient actionnaire et conseiller de la revue Philosophie Magazine, pour laquelle il dirige aujourd’hui les Hors-séries.

Notre monde est quantique. Si d’un coup d’interrupteur magique, un malin démon, fut-il de Laplace, de Maxwell ou de midi, s’avisait de passer sur off ceux des objets autour de nous dont la conception repose sur la théorie des quantas, on entendrait un immense juron de Shangai à San Francisco et de Capetown à Saint Petersbourg. Ordinateurs en berne, cartes de crédit sans crédit, smartphones muets, écrans de tv plus mornes qu’un bassin de rétention.. finie la manne quantique ! Ce serait le grand shut-down de la microélectronique et de la photonique ; d’un coup, d’un seul, nous serions renvoyés sinon aux calendes victoriennes, du moins aux années swing et aux postes à galènes.

L’affaire est entendue, nous sommes environnés de machines quantiques (entre 5 et 10% du PIB des pays industrialisés)  et c’est un joli paradoxe  puisque ces machines que nous avons en poche sont issues d’un étrange corpus scientifique dont les objets ultimes sont d’abstraites entités mathématiques, en gros desbosons et fermions, triturés dans des espaces de Fock  par des opérateurs d’annihilation-création. Et lesdits objets ultimes ont des propriétés insolites, comme la non-localité – deux systèmes  sont intriqués de telle sorte qu’une action sur l’un entraine une action sur l’autre même s’ils sont séparés par des années lumière –, voire l’intemporalité  – c’est-à-dire l’appartenance à un réel qui n’est pas plus localisable dans le temps que dans l’espace !

En résumé, ils montrent des propriétés déroutantes dont la moindre n’est pas qu’ils reposent fondamentalement  sur l’imprévisibilité de toute mesure quantique, autrement dit sur une vision indéterministe du monde (même si  l’on retrouve un déterminisme statistique, et c’est heureux, au niveau macroscopique). Cet indéterminisme de fond a-t-il une incidence sur notre manière d’appréhender le monde aussi bien dans sa composante spatiale que temporelle ?

téléchargement (2)La plupart d’entre nous employons nos smartphones sans comprendre (ni même souhaiter comprendre) la physique des semiconducteurs et les secrets de l’équation de Schrödinger. Au même titre que les nantis de la Belle époque  utilisaient leurs téléphones  en n’ayant pas la moindre idée de la (fort difficile) théorie du champ électromagnétique de Maxwell. Et pourtant, il y a tout de même quelque chose qui percole à travers l’opacité des équations et des concepts et finit par irriguer notre perception du monde. On sait, en effet, qu’une théorie scientifique ne se réduit pas à un formalisme mathématique mais dépend également de l’ontologie qu’elle postule, c’est-à-dire de la façon qui est la sienne de décrire le réel physique et rendre compte d‘une expérience.  Dans le monde de Newton, les pommes tombent de haut en bas et la Lune chute en permanence vers la Terre sous l’effet d’une action à distance instantanée, qui résulte de la force de gravitation. De l’œuvre de Newton, et de cette force en particulier, a surgi la mécanique classique, ses poids et ses masses, ses attractions et ses répulsions ; et avec elle,  l’univers mental et le creuset culturel où sont venus se fondre équations, expériences et gadgets qui ont fait le lit de la révolution industrielle et des temps modernes. Avec à la clef la vision déterministe d’un monde dans lequel le progrès des sciences et des techniques précédaient à peine le progrès moral.

Les étrangetés ontologiques de la mécanique quantique pourraient-elles rester sans effet sur notre conception du monde et du futur ? L’évangile souterrain que psalmodient  nos indispensables extensions électroniques  pourrait-il avoir moins d’effet que celui chuchoté par les mécaniques newtoniennes aux oreilles des contemporains de Jules Vernes ?

Il est vrai que la situation d’aujourd’hui n’est pas symétrique ou plutôt qu’elle n’est pas la répétition de la précédente : pour ne prendre que cet exemple, l’essor de l’industrialisation à partir des années 1780, avait le visage familier de la machine à vapeur. Cela faisait si longtemps que l’on connaissait les marmites ! Alors que s’il fallait donner un visage à l’essor de l’informatique après guerre (conséquence directe de la première révolution quantique), il serait, semblable au Colossus de Bletchley Park, invisible et énigmatique sous son masque couturé de fils et de lampes.

Et que dire de la seconde révolution quantique, celle que nous vivons hic et nunc. Pensez qu’il y a quelques mois on annonçait un nouveau record de téléportation quantique, 143 kilomètres entre Ténérife et La Palma, pour un phénomène qui repose sur le fait que, dans certains cas, deux « particules » (dans ce cas des photons) peuvent n’en faire qu’une, même lorsqu’elles sont séparées de dizaines ou de centaines de kilomètres (on n’a pas encore fait des expériences sur des milliers de kilomètres, mais en théorie il n’y a pas de limite). On dit alors qu’elles sont « intriquées ». Et une paire de particules intriquées peut servir à « téléporter » une troisième particule : en faisant interagir cette troisième particule avec une des particules de la paire, on transfère instantanément sa « structure » (ses propriétés quantiques) à l’autre particule de la paire, qui apparaît alors comme identique à la troisième particule en question.

C’est de ce type d’expériences où se mêlent intrication et téléportation que surgit la notion de « non-localité » de l’univers, comme si l’information pouvait être transmise d’une particule à une autre en passant par… nulle part. Comme l’écrit le physicien suisse Nicolas Gisin: « Pour le dire de façon crue : ces corrélations non locales semblent, en quelque sorte, surgir de l’extérieur de l’espace-temps ! ».

Nul ne sait encore à quoi serviront essentiellement ces phénomènes. On a parlé d’ordinateur quantique, on commence à parler d’internet non local. Mais l’impact principal, actuellement, est d’abord métaphysique. Pouvoir court-circuiter l’espace-temps remet en cause nos conceptions aussi bien physiques que philosophiques.  Ce que cela induira dans notre culture reste encore à établir mais on ne court guère de risque à affirmer   qu’elle en sera bouleversée.

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod (1)

(1) Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod ont écrit Le Cantique des Quantiques : le monde existe-t-il ? (La Découverte, 1984) et Métaphysique quantique : les nouveaux mystères de l’espace et du temps (la Découverte, 2012). Sven Ortoli est un journaliste et écrivain français. Docteur en physique des solides, fondateur de Science&Vie Junior et Science&Vie Découvertes, il est journaliste à Philosophie Magazine, conseiller de la rédaction et rédacteur en chef des Hors-Séries. Il a reçu le prix de vulgarisation de l’Académie des Sciences en 1996 pour Science&Vie Junior. Nous vous conseillons notamment ses livres La Baignoire d’Archimède : petite mythologie de la science (avec Nicolas Witkowski, Seuil, 1996) et Manuel de survie dans les dîners en ville(avec Michel Eltchaninoff, Seuil, 2007). Jean-Pierre Pharabod, ingénieur des télécommunications, a travaillé trente ans au Laboratoire de physique nucléaire des hautes énergies de l’École polytechnique. Il est notamment l’auteur de Le rêve des physiciens (avec Bernard Pire, Odile Jacob, 1993) et AVNI, les armes volantes non identifiées (Odile Jacob, 2000).

René Daumal et Tao

 

 

daumal4René Daumal, né à Boulzicourt, Ardennes le 16 mars 1908 et mort à Paris, le 21 mai 1944, était un poète, critique, essayiste, indianiste, écrivain et dramaturge français.

Pensionnaire au lycée Henri-IV à Paris de dix-sept à dix-neuf ans, il y est l’élève d’Alain et y rencontre la future philosophe Simone Weil, avec laquelle il aura des échanges au sujet du sanskrit. En effet, « Re-Né » s’est précocement intéressé aux textes sacrés de l’Inde, et a décidé d’apprendre le sanskrit, quitte à composer lui-même sa propre grammaire sanskrite (celle-ci a été reproduite en fac-similé sous le titre La langue sanskrite – Grammaire, Poésie, Théâtre).

À Paris, avec Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et le peintre Josef Sima, il fonde la revue « Le Grand Jeu », qui connaîtra trois numéros de 1928 à 1930, le quatrième numéro restera dans les cartons. On y rencontre également Hendrik Cramer, le mari de Véra Milanova (future épouse de René Daumal).

En 1930, René Daumal fait la connaissance d’Alexandre de Salzmann, disciple de Gurdjieff, qui lui permet de vérifier un certain nombre de ses intuitions : il décide de rompre avec sa vie littéraire et de s’accorder les chances d’une vie nouvelle par ce qu’il appelait de ses vœux : « une métaphysique expérimentale », accessible par les exercices proposés par Gurdjieff. Il est engagé comme attaché de presse auprès du danseur Uday Shankar et part avec lui durant l’hiver 1932-1933 dans sa tournée aux États-Unis.

Cette période est relatée dans « La Grande beuverie », premier grand travail littéraire de Daumal. On en découvre les clefs dans les Fragments inédits. Sur le ton de l’humour, « La Grande beuverie » présente une critique des rouages de la société pour un homme qui a brûlé son ego, et la question est posée de ce que la vie réelle pourrait être.

Revenu à Paris en 1933, René Daumal vit dans des conditions matérielles très difficiles. Il obtient le prix Doucet pour « Le Contre-ciel », écrit quelques traductions de l’anglais (Ernest Hemingway, Daisetz Teitaro Suzuki) et du sanskrit, des articles pour la NRF, et une abondante correspondance. Il rédige le texte « Poésie noire, poésie blanche », où il explicite les fondements d’une expérience poétique véritable. En 1934/35 il tient la chronique de la pataphysique du mois dans la Nouvelle Revue française. Né quatre mois et demi après la mort d’Alfred Jarry, il sera un grand admirateur de sa personne et de ses idées. Il le fait intervenir dans son roman  »La grande beuverie » et sera l’auteur de différents écrits pataphysiciens publiés par la revue Bifur et le Collège de Pataphysique après sa création en 1948. Il constitue donc un maillon important entre l’auteur d’Ubu roi et les pataphysiciens constitués en corps.

Quasiment sans domicile fixe, il se déplace d’un endroit à un autre avec Véra Milanova. Il rencontre Philippe Lavastine et, par son intermédiaire (il travaille chez l’éditeur Denoël), l’écrivain Luc Dietrich et son grand ami Lanza del Vasto.

Ayant pris connaissance de sa maladie, une tuberculose déjà avancée, René Daumal séjourne le plus possible en montagne, dans les Pyrénées mais surtout dans les Alpes, au Plateau d’Assy chez la pharmacienne Geneviève Lief qui deviendra une élève. C’est la guerre. Il s’est marié avec Véra, juive. Il vit dans des conditions matérielles extrêmement difficiles. Il compose ses plus belles lettres, se remet à la poésie, écrit La Guerre sainte et commence son œuvre majeure, le célèbre et inachevéMont Analogue, démonstration du langage analogique et de l’écriture à multiples strates de compréhension.

Il meurt rue Monticelli, près de la porte d’Orléans à Paris, à l’âge de 36 ans.

Devenir transparent jusqu’à disparaître. 

 

René Daumal, sans avoir voulu jouer, aura perdu au grand jeu de la vie, lui qui n’avait « qu’un mot à dire », ce mot caché au fond des mystères, et qui ne cherchait qu’un point, le point de non-retour. Cette dernière parole du poète nous hante encore et nous ne savons plus qui est dans le cachot du réel.

Maniant « la poésie blanche et la poésie noire », il suivait une voie tracée par ses amies les comètes. Il écrivait « à contre-ciel » pour rendre transparent l’absolu, rendre lumineuse la vérité, donc accéder à ce « Contre-monde » que masque le ciel lui-même.

Pour arracher le bandeau des apparences il sera celui qui dit non, le Grand Négateur, afin de déchirer les limites, les apparences d’un monde de mensonges :

« Ainsi, je ne suis véritablement que dans l’acte de négation et dans l’instant. Ma conscience se cherche éternelle dans chaque instant de la durée, en tuant ses enveloppes successives, qui deviennent matière. Je vais vers un avenir qui n’existe pas, laissant derrière moi à chaque instant un nouveau cadavre » (La révolte et l’ironie).

C’est ce jeune homme de vingt ans horriblement lucide, qui lancera avec son ami Roger Gilbert-Lecomte la revue « Le Grand jeu » qui fera s’étrangler les surréalistes.

« Le Grand Jeu » groupe des hommes dont la seule recherche est une évidence absolue, immédiate, implacable, qui a tué pour toujours en eux toute autre préoccupation » dit le manifeste de lancement.

Contrairement à la plupart des surréalistes ce ne sera pas une pose littéraire mais une règle de vie dont jamais René Daumal ne dérogera.

Lui ne recherchait pas une carrière d’écrivain mais une raison de vivre. Lui creusera le Mot, le mot de la gnose humaine, qui dévoile le réel, l’essentiel :

Voici, il y a une porte ouverte, étroite et d’accès dur, mais une porte, et c’est la seule pour toi.

 

La quête de la fusion mystique 

Plus qu’une fureur rimbaldienne sa démarche est une tentative de fusion mystique avec un autre réel du fond du puits en lui. Il emploiera tous les ingrédients : drogues, mystique hindoue, ascétisme, silence, Il se mettra en état de voyant pour « dépasser la réalité épaisse ». Méthodiquement, quitte à se détruire et laisser la maladie l’envahir, la pauvreté le ligoter, il marchera « vers le point où la lumière existe ».

daumalcontrecielDevant cette « mer bouillante » devant lui il cherchera une paix intérieure, un vide substantiel.

« Ne cesse pas de reculer derrière toi-même. Et de là contemple… ». Cette affirmation semble inscrite sur son front plein de nuées.

Déjà il s’était mis dans la peau d’un fantôme. Il se voulait « transparent jusqu’à disparaître », il le fut.

Un ésotérisme parfois brumeux nous le masque souvent, mais il reste avant tout un voyant:

 

 …Je suis le voyant de la nuit l’auditeur du silence car le silence aussi s’habille d’une peau sonore et chaque sens a sa nuit comme moi-même je suis ma nuit et suis le penseur du non-être et sa splendeur je suis le père de la mort.

Elle en est la mère elle que j’évoque du parfait miroir de la nuit je suis l’homme à l’envers ma parole est un trou dans le silence

Je connais la désillusion je détruis ce que je deviens je tue ce que j’aime. (Poésie noire, poésie blanche)

 Dans les méandres de la pataphysique, de l’école Gurdjieff, de la pensée hindouiste, transparaît une quête qui pourrait conduire à bien des dérives, si elle n’était pas sincère et « casse-dogme ».

Mais seul le poète importe pour nous-mêmes si sa quête de soi, authentique jusqu’à la brûlure, peut nous perdre en chemin.

En tant que poète, seul reste Daumal du Contre-ciel, du révolté contre le monde endormi.

L’exploration des mondes inconnus de la conscience est d’un autre ordre. Les mots flamboyants de 1936 nous parlent encore, la philosophie ésotérique « des paroles de vérité » semble des paroles de secte où s’enferment souvent « les amis de René Daumal ». Un culte malsain l’entoure, lui qui se méfiait des gourous mais « c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir ».

 Il en viendra à sacrifier ses dons de poète pour en faire de ses mots éclatants, d’humbles messages d’enseignement. « Renie ton Nom, ris de ton non » fut sa devise d’anéantissement.

Lui le technicien du désespoir, il savait démasquer les faux miroirs du monde. Ensuite il acceptera de n’être que le doux serviteur du mot pur, pesé et soupesé, qui devra rendre compte de l’essence de l’être. Un poème devient alors le trébuchet où se mesure « pour le lecteur le niveau de soi-même et à la tension à laquelle il doit se trouver ». Ce n’est plus qu’une balance pour mesurer l’infini. Le poète n’a plus que le rôle d’éveilleur, plus celui de montrer le monde. Sur le grand squelette de la vie il ne joue plus « des clavicules du grand jeu poétique ».

Si quelque jour je fais un poème, on comprendra ma répugnance d’aujourd’hui à appeler de ce nom les pièces lyriques qui suivent…C’est plus près du cri que du chant. C’étaient des coups de soupape en attendant mieux. J’ai trouvé mieux, pour délier tous les tourments que ces épanchements calmaient mal. Mieux et plus simple…

René Daumal vers la fin voudra faire de la lumière. Elle demeure étrange et aveuglante, alors que ses premiers textes moins noués à son être métaphysique, nous éclairent encore.

 

S’il est difficile de le suivre dans ses transes délirantes et sacrificielles, s’il est permis de préférer sa langue de poète à celle du traducteur ligoté du sanskrit, il demeure, malgré lui d’ailleurs, quelques poèmes aveuglants qui font porter en nous le vent violent de sa mémoire. Et nous souvenir de ce météore noir que certains ont appelé René Daumal.

Études sur René Daumal

  • 1967 : La Voie de René Daumal du Grand Jeu au Mont Analogue, revue Hermès n°5, 1967-1968. Textes de Gilbert-Lecomte, Daumal, P. Minet, J. Masui, M. Random, J. Biès, J. Richer, etc.
  • 1970 : Michel RandomLe Grand Jeu, Denoël, 2 volumes, 264 et 215 pp. Tome 1 – Essai, biographie, biblio., Cahier de photographies. Tome 2 – Textes essentiels et documents présentés par l’auteur, glossaire.
  • 1981 : Jean-Michel Agasse, René Daumal, ou Le retour à soi : Textes inédits de René Daumal. Études sur son œuvre, L’Originel, Paris.
  • 1981 : Michel Random, Les Puissances du dedans, Paris, Denoël, Essai sur Luc DietrichLanza del Vasto, René Daumal et Gurdjieff.
  • 1993 : René Daumal (Les Dossiers H), L’Âge d’homme.
  • 1994 : René Daumal et ses abords immédiats, dossier établi par Pascal Sigoda, Aiglemont, éditions Mont Analogue.
  • 1998 : Jean-Philippe de TonnacRené Daumal, l’archange, Grasset et Fasquelle, Paris.
  • 2003 : Caroline Fourgeaud-Laville, René Daumal : l’Inde en jeuÉditions du Cygne, Paris.
  • 2003 : Michel Random, Le Grand Jeu, Les enfants de Rimbaud le VoyantLe Grand Souffle Éditions, Nouvelle édition augmentée, 340 p.
  • 2004 : Roger Marcaurelle, René Daumal. Vers l’éveil définitif, L’Harmattan, Paris.

 

Un site à consulter : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/daumal.html

Cabaret mystique et Tao

Alexandro Jodorowsky

images (4)

Alexandro Jodorowsky vient de faire paraître ce remarquable recueil de contes : Cabaret mystique , aux éditions Albin Michel. Ils sont à la fois plein d’humour et de sagesse et il les commente par thèmes. Pour vous présenter ce livre nous vous offrons de lire son Prologue.

Quand j’ai été las d’accoucher d’oeuvres qui n’étaient que des miroirs de mes ego, j’ai abandonné l’art pendant deux ans. En m’oubliant moi-même, toute la douleur du monde m’est tombée dessus. Pris par leur vie laborieuse, n’étant pas dans l’être mais dans le paraître, les citoyens, comme moi, avaient perdu la joie de vivre. Apaisés par les drogues, le café, le tabac, l’alcool, le sucre, l’excès de viande, sans illusions sur la politique, la religion, la science, l’économie, les guerres « patriotiques », la culture, la famille, tristes animaux sans finalité portant des masques de satisfaits, nous nous promenions dans les rues d’une planète dont nous savions que nous étions peu à peu en train de l’empoisonner. La maladie de notre société était profonde, un très vieux conte chinois m’a tiré de l’abîme :

{Une grande montagne couvre de son ombre un petit village. Privés de soleil, les enfants sont rachitiques. Un beau jour, les habitants voient le plus ancien d’entre eux de diriger vers les abords du village, une cuillère en céramique dans les mains.

- Où vas-tu ? lui demandent-ils.

- Je vais à la montagne.

- Pour quoi faire ?

- Pour la déplacer.

- Avec quoi ?

- Avec cette cuillère.

- Tu es fou ! Tu ne pourras jamais !

- Je ne suis pas fou : je sais que je ne pourrai jamais, mais il faut bien que quelqu’un commence.}

Le message de ce conte m’a poussé à l’action. Je me suis dit : « Je ne peux changer le monde, mais je peux toujours commencer à le changer. » Et sans tarder j’ai convaincu l’un de mes amis, champion de karaté, de me prêter son dojo (enceinte sacrée réservée à l’entraînement) une fois par semaine. J’ai commencé à donner des conférences gratuites, chaque mercredi. Par goût de l’humour, je les ai définies comme un service individuel de santé publique. Je me suis proposé de réaliser pendant une heure et demie une thérapie collective, appliquant le résultat de mes recherches théâtrales. L’acteur (moi, en l’occurrence) ne devait pas être un homme interprétant un personnage, mais une personne (changée en personnage par sa famille, sa société et sa culture) essayant de se trouver elle-même… J’ai supprimé les décors, le texte appris par coeur, les jeux de lumière, les déguisements, les accompagnements musicaux, et j’ai même limité la scène. Je ne me suis jamais accordé un espace de plus de deux mètres de large sur un mètre de long. Peu à peu s’est formé un public qui, héroïquement, se déchaussait et s’asseyait par terre pendant une heure et demie. Avant de commencer à parler, je leur demandais de se tenir par le petit doigt pour former une chaîne, puis de soupirer quatre fois en sentant se libérer les tensions de leur corps, l’urgence de leurs désirs, les vagues de leurs émotions et le choeur ininterrompu de leurs pensées. Enfin je leur demandais de tendre les bras en avant, les paumes des mains dirigées vers moi pour me bénir et me donner le pouvoir de leur communiquer quelque chose d’utile et de bienfaisant… Fidèle à ma décision, sans jamais abandonner, j’ai donné ces conférences, dans la salle comble du dojo, pendant plus de vingt ans.

Chaque conférence était le résumé de ce que j’avais appris dans mes lectures de la semaine, à quoi s’ajoutaient l’interprétation des symboles d’une carte du Tarot, la description de mes travaux intimes pour parvenir à moi-même (selon la devise : « Ce que tu donnes, tu te le donnes ; ce que tu ne donnes pas, tu te l’enlèves ») et enfin, pour conclure la fête,l’explication d’un texte sacré et son application utile à la vie quotidienne. Guidé par les trois principaux conseils de la Bhagavad-Gîta (« Pense à l’oeuvre et non au futur », « Identifie-toi au Moi essentiel, ton Dieu intérieur », « Réalise toujours ce qui doit être fait comme un sacrifice sacré, en te libérant de tout lien »), j’ai analysé des hexagrammes du I Ching, des poèmes du Tao te-king, quelques Upanishad, la Genèse et les Évangiles, des textes soufis, bouddhistes, alchimistes, des kôans, des haïkus, des fables, des contes de fées, des sémantiques non aristotéliciennes, des théories psychanalytiques, etc. Un jour, lisant des pensées du philosophe Ludwig Wittgenstein, j’en ai trouvé une qui m’a paru de la plus haute importance : « Le savoir et le rire se confondent. » J’ai alors décidé d’inclure des blagues dans mes conférences, que j’ai intitulées Cabaret mystique, comprenant l’interprétation de textes sacrés et d’histoires initiatiques.

Un symbole ne transmet pas un message précis, il agit comme un miroir qui reflète le niveau de conscience du chercheur. Dans le christianisme il n’y a pas qu’une seule croix, mais un nombre infini : pour les uns c’est un objet de torture, pour d’autres le croisement de l’espace et du temps, l’arbre de la vie, le signe plus, etc. Les textes sacrés peuvent produire de multiples commentaires ; les cabalistes le savent bien, qui tirent de la Bible des révélations capricieuses. Plusieurs générations de psychanalystes ont découvert des enseignements dansles rêves et dans les contes de fées. Alors je me suis dit qu’il n’y a pas, en soi, de textes sacrés ; le caractère sacré, c’est le lecteur qui le donne. La vérité n’est pas dans un livre, mais dans l’esprit de celui qui, s’appuyant sur le symbole, découvre dans les profondeurs de son être ce mystère essentiel qui est son vrai maître. S’il en est ainsi, pourquoi ne pas aller chercher la sagesse dans l’art littéraire le plus humble de tous : la blague ? Pourquoi ne pas traiter ces contes brefs comme s’ils étaient des textes initiatiques ? Ils sont anonymes, ils ont pour finalité de provoquer le rire bienfaisant, ils plongent leurs racines dans l’inconscient, recèlent un sens critique et une philosophie naturelle… J’ai commencé par celui-ci :

{La locataire d’un grand immeuble va à la clinique rendre visite à la concierge de l’immeuble qui vient d’accoucher.

- Si vous permettez, dit la locataire étonnée, je vous poserai une question indiscrète : vous êtes célibataire, n’est-ce pas ?

- En effet, répond la concierge.

- Et qui est l’heureux papa de ce bébé ?

- Ça, je n’en ai pas la moindre idée, répond la concierge.
Vous savez parfaitement que quand je lave les escaliers, je suis trop occupée pour me retourner à chaque fois !}

J’ai comparé cette blague à une histoire du sage idiot Mollah Nasrudine, considérée par certains maîtres soufis comme initiatique :

{Mollah Nasrudine, assis à l’ombre, regarde le chemin tandis que sa femme, assise à côté de lui mais le dos tourné, regarde dans l’autre direction. Bientôt, elle dit à son mari :

- Quelle beauté ! Il y a des tas d’oiseaux et les nuages sont merveilleux. C’est un paysage magnifique !

- Tu te trompes, comme d’habitude. C’est un paysage
triste : de mon côté, il n’y a pas de nuages ni d’oiseaux ! Grogne Nasrudine.}

L’homme ne fait pas le moindre effort pour regarder du côté de sa femme, il se borne à regarder son monde.
De même, la concierge ne prête aucune attention à ce qui se passe dans son dos. Tous deux s’occupent exclusivement de leur point de vue limité, ce qui se passe autour d’eux ne les concerne pas. Pourtant, ils en subissent les conséquences.

Quelle est la dimension du monde d’une concierge qui nettoie les escaliers et se retrouve enceinte parce qu’elle ne se retourne pas ? Quelle est la dimension de notre monde ? Sommes-nous capables de voir la « réalité » à partir de différents points de vue ou nous enfermons-nous dans un seul en croyant que les autres n’existent pas ? Dans cette société où nous avons perdu le sens profond de la tradition religieuse et où Dieu représente un complément infantile qui nous est inculqué au cours de nos premières années de vie, pouvons-nous décrire cette divinité dont nous parlons ? Comment la voyons-nous ? Que représente-t-elle pour nous ? Lorsque je décris Dieu, je ne fais que décrire ma réalité. Si Dieu existe quelque part, il est ici. Si l’enfer existe, il est également ici. Tout ce qui ne se trouve pas ici ne se trouve nulle part. Tout ce qui est n’existe qu’en cet instant. Donc, si en cet instant tout est présent, je dois sentir ce qu’est l’instant pour moi, avec son temps, son espace et son possible créateur ! Si Dieu n’existe pas, je dois l’inventer. Et si j’en suis incapable, sur quel principe se fonde ma réalité ? Quelle est l’énergie qui la régit et quelles conséquences puis-je en tirer ?

LIRE LA SUITE ICI….. 

Alexandro Jodorowsky – Cabaret mystique – éditions Albin Michel

La colère, émotion interdite

 

téléchargement (6)Chez les Inuits, la colère s’exprime volontiers en public, et sur un mode bien ritualisé: les deux adversaires s’injurient copieusement, sans échanger de coups, jusqu’à ce que les rires des spectateurs les départagent. « Cela mériterait d’être importé dans nos contrées », soupire Jean-Pierre Dufreigne, qui vient de publier, chez Plon, un pamphlet délicieusement sanguin. Dans ce Bref Traité de la colère, le romancier – essayiste – par ailleurs éditorialiste à L’Express - part en guerre contre l’asepsie de l’époque et tous ceux qui conspirent pour lisser, moucher, stigmatiser les tempêtes de l’humeur et désamorcer ses explosions. La colère n’est plus « moderne » ni « tendance », assure l’auteur. Hier simple « péché contre la bienséance », elle n’est pas loin d’être considérée, désormais, comme un signe de dérangement mental: « Il a pété les plombs », dit-on du furieux qui s’exprime. Pourtant, il fut un temps où le courroux, privilège des dieux, était un signe de puissance: Zeus déchaînait la foudre à la moindre contrariété, les chefs engueulaient leurs subordonnés, et les hommes éructaient contre leur femme et leurs marmots. Aujourd’hui, on traque les symptômes orageux chez l’enfant comme chez l’adulte, du berceau au boulot. Malgré la douceur des réconciliations qu’ils prétextent, les liens conjugaux s’accommodent moins de ces emportements. « Maintenant, quand l’un se met en pétard, l’autre appelle le psy ou l’avocat! » s’indigne Jean-Pierre Dufreigne. Bref, comme le dit le sous-titre de son essai, la colère est désormais une passion interdite. 

En tout cas, on est prié de la garder pour soi. De fait, alors que les nouveaux gourous de l’ego nous exhortent à développer notre vrai moi, on voit exploser la consommation des médicaments destinés à tenir en laisse nos émotions et fleurir, en particulier aux Etats-Unis, les méthodes de management de la colère (« managing anger »). Quelques centaines de manuels, outre-Atlantique, expliquent comment la « gérer ». L’ethnologue Raymond Jamous raconte qu’il a vu un cours universitaire intitulé: « Comment se disputer sans se fâcher ». En France, dans un livre publié au printemps - Coléreux, moi? Jamais! - les éditions Millepages proposent aux enfants de tester leur irritabilité afin d’apprendre à mieux se maîtriser. Et, tandis que les psychanalystes servent plus que jamais de punching-ball symbolique dans le secret de leur cabinet, les thérapeutes du développement personnel sont appelés dans les entreprises pour dénouer les dysfonctionnements de l’humeur collective. Comme si, dorénavant, la normalité se confondait avec l’absence d’aspérité apparente. 

Il s’agit donc de laisser la colère aux sauvageons, de bouillir en silence ou de canaliser sa fureur pour en faire de l’énergie dite « positive ». Car, niée ou pas, la fureur n’a pas disparu de nos tempéraments un brin latins. « J’ai énormément de consultations pour colère chez les enfants, raconte le psychologue Blaise Lefèvre. Moins chez les adultes. J’ai tendance à croire que c’est l’entourage qui souffre de la colère, pas celui qui la crie. » La psychanalyste Catherine Mathelin affirme, elle, recevoir beaucoup plus de demandes de consultation pour colère depuis une dizaine d’années: « C’est lié à la façon dont nous éduquons les enfants. Comme m’a dit une petite fille, l’autre jour: « Je fais quoi je veux. »" Institutrice en maternelle, Brigitte Chalmain renchérit: « Les élèves réservent leurs crises aux parents. Certaines mères nous préviennent que leur enfant est infernal. Mais, en fait, il attend la sortie pour se rouler par terre. A l’école, les coléreux ne sont pas à l’aise. Il y a trop d’interdits. » Catherine Mathelin – qui a publié chez Denoël Qu’est-ce qu’on a fait à Freud pour avoir des enfants pareils? - dénonce la démission collective des parents, doublée d’une soumission générale au culte de l’apparence: « Etre un bon parent, aujourd’hui, c’est avoir un enfant souriant à ses côtés. Du coup, les parents sont terrorisés à l’idée de traumatiser leurs petits. Ils les laissent tabasser les autres dans les bacs à sable: « Vas-y, mon chéri, exprime-toi. » Ils n’osent plus se montrer autoritaires, appliquent des rudiments de psychanalyse mal comprise, sollicitent l’accord des enfants sur tout. Or un petit n’est jamais d’accord pour se coucher à 20 heures. » Une démagogie parentale qui relève du mépris, assène Catherine Mathelin: « Un enfant qu’on respecte ne fait pas de colère. Et, respecter son enfant, c’est le confronter aux interdits sociaux. » 

« Comment ne pas être frappé par l’intolérance des jeunes et des moins jeunes à la frustration? » s’exclame le psychiatre Xavier Pommereau, coauteur du rapport sur les souffrances et violences adolescentes remis ces jours-ci au gouvernement. Mais il affirme aussi, avec d’autres, que jamais nous n’avons vécu dans une société si peu violente. Auteurs d’une plaquette sur ce péché capital pour le centre Georges-Pompidou, Michel Maffesoli et François Bon soulignent, eux, avec une certaine jubilation, la dimension fondatrice de la colère. « La scène de ménage, expression triviale de la colère anthropologique, écrivent-ils, sert très souvent d’anamnèse à l’amour. » Les deux auteurs assurent que la fin du politique ouvre un boulevard aux grandes effervescences colériques: « Tel le retour du refoulé, c’est l’expression du collectif qui tend à prévaloir de nos jours. » Le caractère « présentéiste » de ces colères collectives, leur qualité émotionnelle, leur dimension irrationnelle, tragique, presque cosmique, disent-ils, en font un jaillissement de sens qui ne demande qu’à être ritualisé. Dans une société où l’on se protège de tout, et d’abord les uns des autres, la colère est un moment de vérité, de collision, de communion. Les foules pourraient bien se fâcher, annoncent Bon et Maffesoli. 

Les patrons, eux, explosent de plus en plus rarement. « La plupart des dirigeants se sont entendu dire que, pour être un bon manager, il faut se tenir », raconte Jean-Louis Muller, conseil en management à la Cegos. « Aujourd’hui, la colère typique du patron tyrannique serait mal vue. On la trouve encore dans de petites entreprises familiales, ou dans l’hôtellerie, l’automobile ou le bâtiment, secteurs où le coup de gueule a toujours été accepté. Dans les milieux d’ingénieurs, dans les banques ou dans les assurances, on rejette le cadre ou l’employé qui exprime trop ses émotions. » 

Directeur en France de Théâtre à la carte, une société canadienne qui intervient dans les entreprises, Frédéric Gray est appelé à l’aide pour gérer les conflits: « On essaie, par le biais de l’humour et de saynètes, de dédramatiser le climat. Chez un transporteur, par exemple, nous avons demandé au patron, qui ne pouvait s’exprimer sans se faire huer par les routiers, de jouer la scène face à un acteur. Ce qui lui a permis de répondre et de rétablir le dialogue. » 

L’indication d’une limite à respecter « Le problème, aujourd’hui, ce ne sont pas les gens qui laissent éclater leur colère, mais ceux qui la retiennent, affirme pourtant l’expert en formation Jean-Louis Muller. Il ne faut pas se demander pourquoi la France est le premier pays consommateur d’antidépresseurs et d’anxiolytiques. » Même s’il s’agit d’un « mode de communication pathologique », selon Blaise Lefèvre, la colère est tout de même une « excellente » émotion, admettent tous les thérapeutes. Un signal d’alerte, une demande de changement, l’indication d’une limite à respecter. A condition d’en contrôler l’expression. Muller suggère de la jouer en regardant son interlocuteur dans les yeux, en respirant lentement et sans crier. « Il existe enfin une forme de colère, précise-t-il, plus manipulatrice: je suis en colère, mais, au lieu de le montrer, je souris et je lance des piques. Cette attitude est à la base du harcèlement moral. » Ce n’est pas cette colère-là qui suscite la nostalgie de Jean-Pierre Dufreigne. C’est la saine colère qu’il réhabilite avec une mauvaise foi gourmande, celle qui charrie les grosses angoisses, nettoie les petites aigreurs et, dit-il, fait briller les yeux des femmes. 

Catherine Mathelin.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/la-colere-emotion-interdite_497338.html#rLSP6SoUEoe48PLD.99

La théorie du Chaos par le Tao

 

Par Cyrille Javary

 

A5Le Chaos était naguère le nom du monstrueux tohu bohu dans lequel était plongé l’univers avant que la Raison grecque ne vienne y mettre de l’ordre. Ce sens est resté dans le langage où il est synonyme de désordre absolu et de dissolution des lois sociales ou physiques. C’est maintenant le nom d’une des plus fantastiques avancées intellectuelles de ce siècle : la théorie du Chaos déterministe. La liste est longue, et est loin d’être close, des domaines où la démonstration scientifique de la présence du Chaos a apporté un changement complet de point de vue : astronomie, mécanique, électronique, optique, acoustique, hydrodynamique, chimie, biologie et médecine, éthologie, démographie, géophysique. En fait, cette théorie est en passe de développer des outils capables d’élucider toute une série de phénomènes quotidiens, autrefois laissés pour compte de la science classique parce qu’ils apparaissaient comme rebelles à la causalité cartésienne.

La vision déterministe des choses, a toujours achoppé sur les manifestations du hasard. Bien que les lois régissant la trajectoire d’un dé soient parfaitement connues, il est impossible de prédire la face sur laquelle il va finir par se poser. Pour résoudre ce mauvais pas, on utilisa le calcul des probabilités qui permet simplement de se faire une idée sur le pourcentage de chances qu’a une face ou une autre d’être sélectionnée. On opposait donc d’un côté les systèmes déterministes et de l’autre les systèmes aléatoires, la science et sa part maudite. Entre les deux, rien, jusqu’au Chaos, qui révéla soudain des systèmes à la fois déterministes et aléatoires.

Comme jadis les devins Shang, c’est d’une interrogation sur les nuages du ciel qu’est venue cette découverte. On croyait jusqu’au début des années 60 que la pauvreté des résultats obtenus en météorologie résidait dans la complexité des interactions à l’œuvre dans l’atmosphère.
Mais au Massachusetts Institute of Technology, le jeune météorologue Edward Lorenz n’était pas convaincu par cette idée. “Il aimait la météo, il appréciait sa variabilité. Il aimait les formes qui se font et se défont dans l’atmosphère” Un jour, il se sent piqué au vif, et décide d’évacuer la complexité du problème météo en inventant un modèle de la circulation atmosphérique régi de façon simple et déterministe par un ensemble de trois équations à trois inconnues. Stupeur : il découvre que son système n’est pas déterministe. D’infimes variations des conditions initiales engendrent au fil des boucles des résultats erratiques et divergents.

La complexité n’est plus en cause, c’est une propriété intrinsèque du système lui-même.

Bien que régi par des lois déterministes connues, le système atmosphérique échappe au déterminisme : il est chaotique. A cette caractéristique E. Lorenz a donné comme nom “l’effet papillon”, pour faire comprendre que le souffle créé par le battement des ailes d’un papillon en Amérique peut parfois finir par déclencher une tornade en Mer de Chine.

L’impulsion donnée par E. Lorenz allait faire son chemin dans le monde des sciences et prendre rapidement une grande ampleur. Dès 1971, David Ruelle et Boris Takens de l’Institut des Hautes Etudes scientifiques de Bures-sur-Yvette allaient remarquer que les systèmes chaotiques semblaient attirés vers des régions particulières de l’espace en y dessinant des figures tellement inhabituelles qu’ils les nommèrent “attracteurs étranges” : “Les attracteurs étranges et les fractales, écrivaient-ils, évoquent un profond souvenir, approchant le souvenir obsédant suscité par les images convolutées et entremêlées de l’art celtique de l’Age du Bronze, les formes complexes des vases rituels Shang, les motifs visuels des Indiens de la côte Ouest de l’Amérique, les mythes des labyrinthes et des dédales, les jeux de langage itératif des enfants, ou les rythmes des chants des peuples dits “primitifs”.

L’état d’un système chaotique à un instant donné, étant repéré sur un point de son attracteur étrange, on sait que, plus tard, au fil de sa trajectoire, il va se retrouver quelque part sur cet attracteur. Mais on ne peut prédire exactement où et quand. L’attracteur est pourtant toujours le même, il ne dépend que des caractéristiques physiques du système.

S’il ne change pas, pourquoi l’évolution est-elle imprédictible ? Parce que les attracteurs étranges ne répondent pas aux critères de la géométrie habituelle.
Ce sont des courbes infinies, c’est-à-dire infiniment détaillées, une propriété qu’on appelle scientifiquement “auto-similarité” ou “invariance d’échelle” et couramment “effet Banania”… Le système formé par cette image est auto-similaire : à chaque niveau se retrouve la totalité de la structure et des informations du système.

Pareille construction n’a pas de commencement ni d’échelle, c’est une structure fractale. Elle n’est pas caractéristique des seuls attracteurs étranges, c’est une des propriétés les plus répandues dans la nature. Sans doute est-ce là la raison pour laquelle la
géométrie fractale n’a pas son pareil pour imiter les formes irrégulières et complexes de la nature, le mouvement de la vie.

Et c’est peut-être ce qui la rapproche d’abord du Yi Jing. Les hexagrammes, mélange de hasard et de déterminisme, caractérisent eux aussi en permanence l’évolution d’un système tout en n’étant d’aucun secours pour prédire son évolution.

Mais surtout, ce qui rapproche les hexagrammes des attracteurs étranges, c’est qu’ils en ont la qualité essentielle : l’auto-similarité. Un hexagramme particulier n’est qu’une sorte d’“arrêt sur image”, une combinaison caractéristique de traits Yin et Yang en perpétuelle mutation. Qu’un seul de ces traits change et c’est un autre hexagramme qui apparaît. On l’appelle l’“hexagramme dérivé” et on explique traditionnellement en Chine qu’il “habite” dans la ligne qui le fait apparaître par sa mutation. C’est la description poétique d’une organisation parfaitement auto-similaire. Au niveau de chacun des traits d’un hexagramme, il y a un hexagramme entier ! La structure entière du Yi Jing se retrouve en chaque point du système : les hexagrammes n’ont pas d’échelle, comme les côtes de Bretagne, ou le plan des maisons chinoises.
Les situations traitées par les hexagrammes non plus n’ont pas d’échelle, puisque tout le côté anecdotique y est gommé au profit d’une vision systémique et dynamique de la situation.

Pour l’esprit chinois, l’invariance d’échelle est une évidence qui s’étend à la structure même de tous les organismes, qu’ils soient villes, plantes, pays ou êtres humains. Les livres de médecine utiliseront un vocabulaire politico-social pour parler des fonctions organiques14, et le Yi Jing se servira du corps humain pour exposer différents stades des situations d’incitation (hexagramme 31). C’est d’ailleurs cette faculté chinoise d’aller directement à la structure sans s’arrêter aux détails qui permet au Yi Jing de fonctionner si loin de sa civilisation d’origine.

Il y aurait encore bien d’autres relations à développer entre le Yi Jing et les systèmes chaotiques (comme la “sensibilité aux conditions initiales”), mais cela nous entraînerait à de trop longs développements. Gardons simplement l’idée que la conception chinoise du hasard, qui donne toute sa validité au Yi Jing, trouve avec la théorie du Chaos une intensité nouvelle qui, ne faisant plus obstacle à la raison, encourage non seulement à son utilisation, mais aussi ouvre à la réflexion des horizons insoupçonnés il y a encore quelques années et qui devraient avoir une influence profonde sur toute notre vie.

 

12345...10

Des petits sous, toujours d... |
Collectif ICI Ensemble |
Vivrecolo |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Demediatisation
| Quality blog
| Conseilfemmes