Réfléchir, c’est agir

 

220px-Hannah_ArendtPour comprendre ce qui a pu mener à la Shoah, la philosophe est remontée aux racines du mal. Sa conclusion? L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie.

Hannah Arendt n’a jamais été une philosophe comme les autres. Toute sa vie, elle a cherché son chemin. Souvent aux marges de la pensée. A la recherche d’une vérité qui ne cesse d’échapper aux êtres humains. Car pour Arendt, il n’y a que les événements qui comptent : tout ce qui apparaît dans le monde et le transforme ; tout ce qui nous affecte et nous bouleverse. Les théories philosophiques abstraites sont, pour elle, dérisoires, des préjugés inutiles et stériles. Du bavardage savant. C’est pourquoi elle a toujours refusé le titre de « philosophe » et a fait de la fragilité des affaires humaines le cœur de sa pensée. C’est en cela que résident sa force et son courage. Un modèle de femme et d’intellectuelle qui n’a jamais arrêté d’essayer de « comprendre ce que nous faisons », même lorsqu’elle s’est retrouvée seule dans son combat, critiquée par les philosophes académiques et définie par eux, avec mépris, comme une simple « journaliste ». C’est ce qui continue de me fasciner chez elle.

 

Au moment de l’arrivée des nazis au pouvoir, celle qui a été l’élève de Jaspers quitte l’Allemagne et prend ses distances avec la philosophie officielle : elle ne peut pas être satisfaite par cette pensée qui, depuis Platon, a fini par se réduire à « une série d’essais en vue de découvrir les fondements théoriques et les moyens pratiques d’une évasion définitive de la politique » (« Condition de l’homme moderne »). Arendt veut se rapprocher de sa vocation : s’interroger sur ce qui produit le mal et les injustices. Après l’avènement du nazisme, il n’est plus possible, selon elle, de rester dans sa tour d’ivoire. Il faut ouvrir les yeux « pour voir que nous sommes dans un champ de décombres » ; la recherche des « pourquoi » est devenue impérative. Le but de son œuvre sera désormais d’aider ses contemporains à comprendre au mieux le monde dans lequel ils vivent. Dans les trois volumes des « Origines du totalitarisme » (« Sur l’antisémitisme », « L’Impérialisme » et « Le Système totalitaire »), ainsi que dans « Eichmann à Jérusalem », elle cherche à savoir comment un régime qui a « manifestement pulvérisé nos catégories politiques ainsi que nos critères de jugement moral » a pu voir le jour ; comment quelqu’un comme Adolf Eichmann, qui en principe n’a rien d’un sadique, a pu devenir le responsable de la logistique de la « solution finale ».

 

C’est là qu’Arendt expose son concept de « banalité du mal ». Elle ne veut pas minimiser les horreurs commises par ce nazi, comme on le lui a parfois reproché : elle essaye de comprendre. Et elle arrive à la conclusion qu’Eichmann était un homme médiocre, caractérisé par l’absence de pensée et l’usage constant de stéréotypes et de clichés. Ce qui le rendait incapable d’empathie avec autrui. De ce point de vue, il représente pour Hannah Arendt le symptôme du ­régime totalitaire, un système qui efface progressivement la réalité et construit un monde fictif où les individus n’ont plus aucune capacité à juger leurs actes. Sans capacité de jugement, pas d’humanité. 

Ce n’est, dit-elle, que par l’action et la parole que l’être humain peut entrer en scène dans le monde et montrer aux autres « qui » il est, qu’il peut prendre le risque d’affirmer son unicité et son autonomie. A la différence du simple travail, qui est circulaire et anonyme, l’action connaît un début et une fin : elle n’appartient pas au domaine de la nature et de la nécessité ; elle exprime la liberté humaine. C’est par l’action que l’homme s’expose, en assumant la responsabilité de ses actes, même lorsqu’il ne peut pas en maîtriser les conséquences. De même que c’est par la parole que chacun s’engage auprès de ses semblables, la langue portant témoignage du monde qu’elle dit. 

Mais les actions et les paroles doivent aussi pouvoir être comprises et jugées par les hommes. Car la tentation inhérente à l’agir humain est l’hubris, la démesure. Et comme disait déjà Montesquieu, auquel Hannah Arendt revient souvent, pour contrer cette démesure, il faut, par la modération, limiter et protéger les affaires humaines. C’est le seul moyen de ne pas sombrer dans le totalitarisme dont l’idéologie efface toute distinction entre fait et fiction, légalité et légitimité, privé et public, mensonge et vérité. L’homme perd alors sa capacité à s’étonner devant le « miracle de l’être ». Il n’est plus capable d’accepter « ce qui est ». Et il expérimente progressivement le déracinement du monde : « La domination totalitaire […] se fonde sur la désolation, l’expérience d’absolue non-­appartenance au monde, qui est l’une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l’homme » (« Le Système totalitaire »).

 

Pour Hannah Arendt, l’expérience du « mal totalitaire » représente le plus grand malheur du xxe siècle. Il nous oblige à nous interroger sur la signification de l’action humaine et sur le désastre existentiel face auquel on se retrouve dès lors que l’on accepte l’hypothèse que « tout est possible », même l’idée que les hommes peuvent être « superflus ». 

 

Mais le mal n’est pas réservé aux régimes ­totalitaires. Car derrière la question politique des conditions qui rendent possible l’avènement du totalitarisme, il y a pour Arendt des ques­tions d’ordre moral qui se posent à chaque être humain. C’est là que réside toute l’actualité d’Arendt : à chaque époque, l’être humain, s’il abandonne la pensée, est menacé de ne plus être capable de distinguer vérité et mensonge. La manipulation n’est pas seulement une tentation du pouvoir totalitaire, elle est aussi une démission du sujet qui peut être pris dans le cercle infernal de l’obéissance au pouvoir établi, qu’il soit politique, économique ou médiatique. Bref, le risque de sombrer dans la barbarie nous guette toujours. Vivre une vie authentiquement humaine signifie dès lors avoir le courage d’accepter sa fragilité et ses failles. Et faire place à l’amour, qui seul nous révèle à nous-mêmes et aux autres. 

Hannah Arendt par Michela Marzano

 

 


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