Ils ont l’orgasme divin

 

AVT_Patrice-Van-Eersel_3347par Patrice van Eersel

En faisant l’amour, certains d’entre nous atteignent une forme d’extase qu’ils vivent comme une plongée dans le sacré.

Xavier, 53 ans, documentariste : « Comment aurais-je pu vivre sans ces rendez-vous avec l’infini ? Ils ont métamorphosé mon existence. » Marie-Annick, 41 ans, puéricultrice : « Faire réellement l’amour est la seule activité, où je m’oublie à 100 %. Tout disparaît, sauf le bonheur fou qui me pulvérise. Je ne connais rien de plus sacré. » Frédérique, 39 ans, paysagiste : « Quand j’aime, l’orgasme me volatilise et je me fonds dans le tout. Après, quand j’y repense, je me dis que j’ai touché à la transcendance – même si je ne suis pas croyante. Cela ne se produit à aucun autre moment de ma vie. »

Et si « grimper au septième ciel » n’était pas une vue de l’esprit ? En lançant cette enquête, peu nous importaient les discours savants ou religieux sur le rapport entre sexe et sacré, nous voulions savoir comment le vivaient nos contemporains. L’intensité des réponses nous a surpris… Dissipons d’emblée tout malentendu : pour une majorité d’entre nous, l’amour charnel se vit de façon prosaïque, même si nous avons tous vécu des instants érotiques où des questions très « limite » ont pu surgir. Mais pour certains, c’est « vérifié » : faire l’amour n’est pas seulement une façon de laisser exulter le corps ou de porter la relation à l’autre à son comble, c’est la plus profonde plongée possible dans le mystère, l’absolu, le divin, le sacré…Chacun a ses mots pour tenter de dire l’indicible. Une indicibilité d’ailleurs si forte, que le discours s’arrête souvent là. Aussi est-on parti à la rencontre d’hommes et de femmes qui ont réfléchi à ce sujet, livrant quelques aspects du mystère : rapport entre l’érotisme et les mots ; chemin pour y accéder ; place ou absence de l’autre ; causes de blocage et manières de les désamorcer. 

Une résonance intime avec les mots

Ces « rendez-vous avec l’infini » commencent parfois très jeune, dans une étonnante résonance avec l’apprentissage du langage. Ainsi, Alina Reyes, auteure de livres érotiques, dont « Charité de la chair » (Presses de la Renaissance, 2010), qui pose le corps érotique comme « acte de réenchantement » politique et religieux : « Pour moi, tout a commencé vers 6 ans, quand je me suis mise à lire « La Barbe bleue » de Perrault. Ce conte a fait redoubler mon désir. Je sentais de tout mon corps combien cette histoire était sexuelle, mais aussi mystique. A l’adolescence, avec la littérature russe et française, ce sentiment n’a fait que croître. La première fois que je suis entrée dans une église, ma prière s’est transformée en orgasme. Le lien entre chair et esprit m’était évident. » 

La comédienne, poétesse et chanteuse Mélodie Marcq a commencé plus jeune encore. A la maternelle, elle laissait ses amoureux l’embrasser, à condition qu’ils aillent espionner les classes des grands et en rapportent les mots écrits au tableau, qu’elle recevait comme des trésors : « L’écriture et mes premiers émois sexuels ont été intrinsèquement liés. Avec un point commun : la soif de liberté. J’ignorais ce que voulait dire être libre, mais je savais ce que signifiait être entravée. La volupté de toucher mon corps ou celui de l’autre rejoignait celle de lire et d’écrire pour m’évader, m’exprimer et rejoindre ce qui me plaisait. »

Si elle est reliée au ciel du langage, la mystique sexuelle s’enracine aussi dans l’animalité la plus terrestre. Un enracinement « tellurique » sur lequel les hommes insistent plus que les femmes. Ce thème traverse les écrits du journaliste Frédéric Joignot, auteur de romans et essais où la sexualité devient sacrée en assumant sa crudité : « Je déteste la simpliste théorie énergétique de la sexualité, l’orgasme pensé comme la décharge nerveuse d’un trop plein… Je m’en passe pendant des semaines, sans souffrance physique. Le manque est psychique et mystique : je regrette l’absence de la pornographie vécue et des rêves éveillés, autant emportés que construits, qui nous révèlent les forces physiologiques, animales, telluriques, cosmiques, plus puissantes que nous, qui nous soulèvent, nous bousculent, nous, les petits hommes arrogants – qui nous croyons de grands ego maîtrisés. Le sexe est l’expérience majeure qui relie à l’autre, aux éléments et au cosmos. » 

La plénitude nécessite un long cheminement

La mystique érotique nécessite un long cheminement, même chez les précoces. Elisabeth Inandiak, journaliste à Java, fut une enfant terrible des années 1980, prête à « partir draguer à Leningrad » sur commande pour le magazine qui l’employait. En rébellion contre sa grand-mère, pour qui le sexe était « une chose dégoûtante par laquelle il faut passer pour avoir des enfants », et contre ses parents, pour qui il était inconcevable hors du mariage bénit par l’Eglise, elle multiplia les expériences, explorant « le paradis des sens et de la passion, mais sans jamais y trouver le bonheur ». Ce n’est qu’au bout de son périple, à Jogjakarta, à 30 ans, qu’elle découvrit une approche de l’amour inspirée par les temples tantriques dont le sanctuaire abritait un « linga » (sexe masculin) et son « yoni » (sexe féminin). « Ce n’était plus la passion, dit-elle, ni le plaisir ni le sentiment, mais l’énergie. Il s’agissait de faire du corps un autel pour parler à l’esprit. L’amour devenait le grand œuvre qui transmue la chair en souffle et transporte la jouissance au-delà du corps. » 

Maître de méditation formé par le Tibétain Chögyam Trungpa et auteur de « Et si de l’amour on ne savait rien ? » (Albin Michel, 2010), Fabrice Midal insiste sur ce « long chemin » : « Dans le bouddhisme tantrique, la sexualité joue un rôle crucial, mais elle nécessite de bien se connaître soi-même, de s’accepter et de savoir dissoudre ses blocages. Elle doit se déployer dans une intention bienveillante vis-à-vis des êtres. Quant aux images de déités en union sexuelle, elles symbolisent le parcours spirituel qui consiste à rassembler ce qui est fragmenté, conflictuel. Plus que la jouissance, ce qui compte dans la perspective bouddhique, c’est ce recentrage du corps, de l’esprit et du souffle. Tout enseignement supposé tantrique qui se dispenserait de ce long travail de pacification serait une imposture dangereuse. »

Peut-on parler de sexualité chez des religieux qui ont fait vœu de chasteté ? Fabrice Midal assure que oui : « On n’a pas forcément besoin d’autrui pour vivre sa sexualité. L’autre peut être symbolique. Les moines tantriques méditant sur les divinités en union ne sont pas moins en lien avec ces forces que le monsieur ou la dame qui font l’amour. » Ici, les avis divergent. Thérapeute et prêtre orthodoxe, Jean-Yves Leloup estime que « ce qui n’est pas assumé est perdu » et qu’ainsi, Jésus, archétype de l’humain accompli pour les chrétiens, a forcément vécu une sexualité objective. Ce qui rejoint un courant d’opinion pour lequel Jésus et Marie-Madeleine furent amants – pour de bon, et pas comme Thérèse d’Avila dont l’orgasme purement spirituel a inspiré la sculpture du Bernin. Dans « Qui aime quand je t’aime ? » (Albin Michel, 2005), avec Catherine Bensaïd, Leloup décrit « l’échelle des états amoureux » qui, partant de la porneia du bébé tétant sa mère, peut nous permettre de monter jusqu’à l’agapè de l’amour divin absolu, via des formes d’amour de plus en plus spirituelles : éros, storgê (tendresse), philia (amitié), charis (charité).

La protestation humaniste : quid de l’autre ?

images (10)La plupart de nos interlocuteurs ne conçoivent pas de réalité amoureuse sans la présence tangible d’un autre. Tout se joue justement dans le voyage à deux vers le mystère. Une affirmation que la psychothérapeute Arouna Lipschitz incarne avec flamme : « En 1968, dit-elle, je faisais beaucoup l’amour avec… l’amour. Il suffisait que je trouve un bon partenaire et hop ! je touchai le point M, qui est plus puissant que le point G : c’est celui du mystère transcendantal où l’on bascule tous quand l’orgasme dissout notre moi. Cela m’a conduite dans une impasse parce qu’au fond, l’autre ne comptait pas. Je l’instrumentalisais. J’avais poussé cette logique si loin qu’il m’a été impossible de revenir à une vie amoureuse normale. J’ai dû partir en Inde et vivre une chasteté intégrale, dans un ashram, pendant dix ans. Quand j’en suis revenue, en 1986, ce fut avec le désir d’ouvrir une approche que je baptisai “la voie de l’amoureux” et dont la priorité était la relation à l’autre, au sens de Lévinas. C’est à cela que je consacre mes ateliers depuis maintenant vingt-cinq ans. » 

Une priorité que Gilles Farcet, assistant d’Arnaud Desjardins, un enseignant spirituel influencé par l’Inde, résume ainsi : « Quand je fais l’amour avec mon épouse, je comprends quelque chose du divin en tant que non séparation – à ne pas confondre avec la fusion : nous restons deux personnes, distinctes et différentes, quelle que soit notre proximité. Mais la relation sexuelle peut permettre d’approcher un espace d’intimité, de confiance, de lâcher prise, qui participe du Tout Autre. »

 


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