Archive pour 5 mars, 2014

LES JAMBES OU LA NATURE : conseil Tao

 
Les jambes nous font avancer et reculer, ce qui est le mouvement même de la vie.

téléchargementLe membre inférieur droit, c’est l’élan vers le gratifiant, ce que Bouddha appelait le désir… et sa déclinaison magique, la convoitise yang et la frustration yin. Nous ne sommes plus dans l’ordre de la pensée, nous entrons dans celui de l’organisme. Manipulé par le désir, l’organisme vit pour survivre. La nature est bien organisée, et se moque du mental qui prétend s’étendre en avant et en arrière de l’immédiateté, avec la mémoire et le projet. Cela explique que beaucoup de philosophes et de théologiens ont relevé une opposition fondamentale entre le corps et l’esprit — dans de nombreuses cultures fort éloignées les unes des autres. L’esprit serait idéaliste, mais toujours empêché de suivre son idéal jusqu’au bout, à cause des passions, des besoins physiques, de la « struggle for life », ou encore à cause des « survivances dynamiques » selon notre terminologie, ces processus codés dans les cerveaux limbique et reptilien, qui appartiennent non au mental (cortex) mais à la mémoire de l’évolution. Dans la jambe droite, nous logeons les pulsions, les impulsions, l’appétit, l’élan vers, le mouvement dont on attend des satisfactions, l’expansion gratifiante, ce genre de choses qui nous relie à la vie avec une connotation de plaisir, de jouissance et de développement, comme l’animal qui veut jouir de la vie, sans que le specimen n’ait à se mêler d’encourager cet élan. (D’ailleurs, il est remarquable d’observer que ce processus se prolonge chez l’homme à l’identique. Si les individus peuvent se targuer chacun d’une philosophie différente et de valeurs opposées pour se tuer au nom des Idées, ils sont tous égaux devant le désir sexuel. Nul n’y échappe et le fait de choisir son genre n’abolit pas le processus d’attirance sexuelle). C’est puissant l’animalité. La jambe droite représente donc ce qui nous permet d’aller de l’avant, puisque le vital a envie d’aller de l’avant, de s’enivrer de sensations étant donné que — contrairement au mental, il ne connaît que l’immédiateté — la seule chose dont il peut profiter. Il aime se donner à des actions et recherche des performances. La stratégie consistera donc à conserver la force du vital mais pour atteindre des objets supérieurs au plaisir sensuel et à la satisfaction egotique de la réussite. Autrement dit, « le désir » peut se mettre au service de l’Idéal. Des satisfactions nouvelles apparaissent dans des activités non sensuelles, non pragmatiques, qui n’enrichissent que l’intérieur. Ces nouvelles implications tracent la voie de la connaissance, permettent la sublimation, s’ouvrent à des expansions indéterminées dans des champs de compétence toujours plus subtils. 

Le stratège entreprend donc de relier les jambes aux bras et au chef.

La jambe gauche, c’est ce qui nous permet d’aller vers l’arrière, c’est-à-dire qu’elle gouverne tous les phénomènes de peur, de rejet, de menaces, de repli, et en dérivant elle gère la honte, sentiment passif par excellence, qu’il est très difficile d’extérioriser, comme le montre l’exemple des femmes violées qui taisent le préjudice subi. La jambe gauche de l’étoile pointe la sensation de danger, et recule pour provoquer la fermeture, dans le but d’une protection. Les deux mouvements, aller en arrière, battre en retraite, rejeter — ou s’élancer et se projeter, entreprendre, embrasser ou même attaquer, se produisent dans le monde naturel par simple réaction, et alternent avec une homogénéité déconcertante, comme le jour et la nuit, en passant par des phases intermédiaires qui correspondent à l’aube et au crépuscule. Et c’est justement parce qu’il n’y a pas de hachures entre les deux, qu’un esprit ordinaire ne se rend pas compte qu’il oscille entre une dynamique de la pensée vers l’objet — un processus dirigé, et une jachère dans laquelle les pensées se font toutes seules sans qu’elles soient orientées. Cet automatisme mécanique est si ancré que l’existence se fait ainsi au petit bonheur la chance, les pensées amenant toutes sortes d’impressions à la perception dans laquelle tout et n’importe quoi peut jaillir, jusqu’à ce que le moi perde les pédales devant un obstacle conséquent. Beaucoup d’hommes trouvent légitime de donner libre cours à leur impatience et toute leur vie ils s’identifieront à leur colère à la moindre résistance, elle fait partie d’eux, comme il y a beaucoup de femmes sentimentales susceptibles de pleurer plusieurs fois par semaine à la moindre contrariété. Le singe debout ne touche pas au système depuis des millénaires: les jérémiades et les colères ponctuent un quotidien inamovible, les punitions et les récompenses balisent les territoires de l’autorité. La confiance permet à des unités semblables, des cercles, des clans, de coopérer, la méfiance établit le seuil de l’altérité hétérogène, l’étranger ou le membre d’une classe inférieure ou supérieure. 

Une telle habitude a été prise par l’humanité de laisser le mental faire la loi de la perception en s’appuyant sur le vital, qu’il est nécessaire d’avoir un besoin de vérité brûlant pour s’attaquer à ce fonctionnement immémorial. Car la nature maintient l’homéostasie du moi en provoquant des émotions violentes quand il outrepasse ses capacités d’assimilation, et après la fièvre en quelque sorte, la norme se rétablit. Les dégâts provoqués par la perte de l’homéostasie psychologique peuvent être catastrophiques, voire mortels, alors que le moi a déjà récupéré son assiette perceptive, ce qui l’emporte sur les méfaits, les nuisances qu’il aura commis. La violence, de ce point de vue, est un phénomène absolument naturel, d’où la difficulté de la dissoudre. Elle revient dans des cas, même pas extrêmes, de conflit, de déception, ou de perte de contrôle, comme étant la solution la plus appropriée pour gérer l’hétérogène. Elle peut être considérée comme un « réflexe », quelque chose de si ancré que pour s’en libérer, il est nécessaire de transformer la totalité de ses valeurs, afin qu’elle ne possède plus aucune légitimité. Régulièrement, des êtres profonds tentent d’établir une méthode pour s’en libérer, Jésus, et dernièrement Krishnamurti, mais il devient assez logique de considérer que seul le supramental, en s’attaquant de près à la mémoire évolutive, parviendra à des résultats conséquents si une certaine « contagion » du mental holistique remplace l’ego générique.

Le système entier des relations vitales et de son noyau de réflexes fonctionne dans l’énergie de ce que Sri Aurobindo appelle la prakriti, toute cette énergie naturelle qui forme la nature, auquel le mental s’agrège dans notre espèce, et qui est bien différente de la shakti, le pouvoir énergétique immatériel qui n’est pas encore tombé dans une forme quelconque, dans un agrégat biologique, et que nous pouvons aujourd’hui percevoir. 

imagesMais pour l’évoluteur, qui se distingue du primate pensant, n’importe quelle interrogation de fond peut surgir à la suite d’une déception, d’un échec, d’un acte manqué, dont le rôle sera de nous rappeler à l’ordre, nous mettre face à l’écart entre ce que nous croyons être et ce que nous sommes capables de faire. En revanche, si l’interrogation ne se produit pas, l’émotion fera l’affaire. Le problème sera enterré, ressurgira et sera à nouveau traité de la même manière, par le yang dans la colère et l’intimidation, par le yin dans le chagrin, la peur, la soumission ou la manipulation (accent yang à l’intérieur du yin). Les larmes contre les coups, et ça recommence, voilà bien le samsâra, dont des générations entières d’êtres déçus par la vie, ont voulu s’extraire une bonne fois pour toutes, en priant pour cesser de revenir dans la roue des existences. Le sentiment d’impuissance fondamental face à la nature est dissimulé par l’émotion négative qui donne le change dans l’immédiat, elle explose, puis à nouveau est refoulée l’incompétence naturelle. « Quand je ne fais pas le poids, il me suffit de me mettre en colère et le tour est joué, ou bien il me suffit de me plaindre, de pleurer, et d’attendre que ça passe ». Voilà les réflexes de l’humanité générique. 

Le clin d’oeil du Tao:

Les fausses réponses des émotions négatives bloquent le passage évolutif, j’apprends à
ne plus en avoir besoin, mais sans les refouler, et leur pouvoir diminuera à chaque
expression, car je pourrai moins m’identifier à leur drame.

Extrait vu sur le site : www.supramental.fr – Le site de Natarajan

LE LEVIER INTERIEUR : conseil Tao

 

 

  Chacun promène avec soi, dans son atmosphère, ce que Sri Aurobindo a appelé « les Censeurs »; ce sont en quelque sorte les délégués permanents des forces adverses. Leur rôle est de critiquer impitoyablement chaque acte, chaque pensée, le moindre mouvement de la conscience, et de vous mettre devant les ressorts les plus cachés de votre conduite, de mettre en évidence la moindre vibration inférieure qui accompagne vos pensées ou vos actes les plus purs, les plus hauts. Mère, février 1958

ADIPompeii-27527-5Quand le chef, la tête couronnée, consent à faire fonctionner le yin et le yang en les réconciliant, il produit une opération alchimique. Il marie l’actif et le passif qui normalement s’évitent ou alternent automatiquement, et décide de leur retournement le plus opportun. En intervenant avant l’alternance naturelle, on prend donc de court l’habitude et, par exemple, on passe du yang au yin au moment où l’on allait se mettre en colère en arrêtant l’expression agressive tout en absorbant la situation enfin consentie. Il est recommandé de décharger son agressivité en jouant avec quelques gestes qui se détournent de la personne qui nous a fait sortir de nos gonds. Les jambes se libèrent ainsi sans affecter les bras. On peut en sens inverse se libérer des dépendances et des influences quand on sent qu’elles deviennent addictives ou privent d’autonomie, par un effort de volonté conscient que la nature d’elle-même, ou l’être ordinaire, ne parviendrait pas à mettre en place. On peut ainsi s’empêcher de répondre au téléphone, quitte à faire un effort, plutôt que de se lancer à nouveau dans un échange d’invectives en décrochant. Certains parviennent à remettre une cigarette dans leur paquet, au prix d’une sorte d’exploit, assez souvent pour se libérer peu à peu du tabac. C’est donc de cela qu’il s’agit, briser le rythme de la nature qui bien souvent impose une action incoercible en se moquant des conséquences, ou poursuit un processus de retrait, de repli, de fermeture ou d’abandon défavorable, mais qui semble inévitable — le cerveau ayant inhibé les forces de résistance. 

L’évoluteur établit un pouvoir décisionnel qui fait bifurquer l’usage du temps, avec ce que l’on pourrait appeler un apprentissage du « choisir » qui mène de jour en jour à plus d’attention et davantage d’intérêt pour ce qui est essentiel. Le moi habile sait quand employer la raison, quand se laisser aller à l’intuition, à l’association libre de pensées, par exemple en marchant dans la rue, et même cette activité qui pour un être humain ordinaire ne serait que de la rêverie, devient nourrissante pour l’évoluteur, qui voit certains recoupements s’effectuer sans que son esprit oriente ses impressions. En se développant, il devine les conséquences majeures d’un acte qui l’appelle, et sait s’il doit s’en abstenir ou l’entériner. Dans cette dialectique entre le raisonnement causal et le ressenti global qui sait ou anticipe sans avoir besoin d’arguments, se développe le début d’une nouvelle conscience, extrêmement souple, qui se détache de l’idée d’aboutir, propre au yang, et qui goûte tous les instants selon leur propre nature en cessant de forcer les opportunités, contrairement au fonctionnement mécanique qui méprise le yin, et s’attache aux verbes du mouvement: Viser, cibler, obtenir, calculer, diriger, contrôler, réussir, convaincre, soumettre, dominer, atteindre… 

Nous devons revenir un peu sur la prédilection de notre culture pour évoquer le conditionnement socio-culturel que nous avons tous enduré. Vivre pour obtenir, obtenir pour réussir. Les trajectoires rentables se dessinent facilement, les buts se réalisent avec des études de faisabilité, de marché. Le bonheur s’obtient par des recettes, la réussite matérielle étant considérée comme une entreprise qui obéit à des lois prospectives précises, des règlements bien établis, des contrats sans avenants. L’erreur dualiste, qui a empêché la philosophie d’avancer, a été d’établir une suprématie de la raison sur le ressenti, de la pensée sur le corps, du masculin sur le féminin, et finalement du projet sur le fait, de l’avenir sur le présent — l’apothéose en quelque sorte du culte voué à la divinité de la Raison. Nous trouvons cette religion fanatique de l’avenir tout au long du dix-neuvième siècle, sous de multiples formes, utopiques, religieuses, économiques ou politiques, et pour le moment nous continuons de sacrifier à l’idole notre présent, écrasé par nos erreurs passées autant que par nos dettes qui attestent de l’achat inconséquent du futur par un présent figé dans le passé. Le risque inhérent à la pensée rationnelle, c’est de calculer l’avenir — sous prétexte qu’il sera meilleur — et de passer à côté du présent, sous prétexte qu’il n’apporte pas assez de choses, toutes ces promesses fallacieuses placées dans la durée devant soi, qu’on tend à s’approprier par la vitesse. (Pas de chance, plus on court vite vers le futur, plus il s’adapte à l’accélération). La pensée rationnelle toute seule, le bras droit de l’étoile archétype, est extrêmement dangereuse, et peut toujours pousser plus loin ses prérogatives et ses illusions. Descartes représente bien le penseur qui en abuse, et se trompe souvent. Ce penseur, qu’il convient de citer puisqu’il est un des emblèmes de la France, éprouva pendant quelques minutes des intuitions remarquables, avant que la vision ne s’évapore. Il s’est alors mis en tête de la retrouver, en remuant des pensées, et a bâti tout un système qui ne l’a jamais remplacée. Je dirais qu’il s’est fait embobiné par la raison. La logique sautillante l’a carrément escroqué et envoûté à tel point qu’il croyait les animaux dépourvus de sensibilité parce qu’ils n’ont pas de mental. Dans notre approche, nous pourrions dire que le bras droit a essayé vainement de faire le travail du gauche, jusqu’à fausser l’esprit dans un seul moule de perception. La nature n’obéit pas à nos lois, mais à des processus cachés. Elle accepte de paralyser un bras ou une jambe si l’esprit évite jusqu’à l’oublier l’usage de ce membre.

En ce qui nous concerne, la raison restera à notre disposition pour obtenir la rigueur intellectuelle, pour découvrir les choses qui se tiennent, pour déterminer des embranchements, pour prouver, démontrer, et, d’une façon générale, pour établir les aspects de la Réalité qui résistent à l’impermanence, dans notre vie, dans la société s’il y en a, dans l’Histoire et sur la Terre. La raison possède un côté rassurant, elle donne l’impression de pouvoir poser ses pas dans des empreintes indiscutables qui décident du chemin, mais ses vérités ne sont malheureusement que des exactitudes. C’est du solide en apparence, mais cette solidité est provisoire. En physique, les théories se détrônent à qui mieux mieux, et elles sont toutes parfaitement logiques. La raison, oui, mais ce n’est qu’une forme particulière de l’imagination, une forme active qui quadrille le temps et l’espace, fabrique des puzzles géométriques, et établit quelques points de repère. Or, il demeure l’énigme de ce qui entoure ses constructions, il reste à identifier le pourtour des systèmes, l’avant des causes, qui ne sont pas toutes originelles, et l’après des mouvements, qui se perdent dans de multiples conséquences dont la plupart sont imprévisibles à long terme, comme le démontre l’effet papillon. L’intuition serait plutôt la forme passive de l’imagination grâce à laquelle les « recoupements » se font tous seuls, sans analyse — à moins que celle-ci ait été opérée à un autre niveau, inconscient ou subliminal. 

  Le moi subliminal s’étend derrière et soutient l’ensemble de l’homme de surface; il recèle un mental plus large et plus efficace derrière le mental de surface, un vital plus vaste et plus puissant derrière le vital de surface, une conscience physique plus subtile et plus libre derrière l’existence corporelle de surface. Au-dessus de ces niveaux, il s’ouvre aux étendues supraconscientes, de même qu’en dessous il s’ouvre aux étendues subconscientes inférieures. Si l’on veut purifier et transformer la nature, c’est au pouvoir de ces étendues supérieures qu’il faut s’ouvrir et s’élever afin, par elles, de changer non seulement l’être subliminal mais l’être de surface. 

Sri Aurobindo cité dans l’agenda de Mère janvier 1962

L’intuition n’a pas besoin de causes ni d’effets, elle rassemble plutôt, sans ordre chronologique, des matériaux signifiants qui forment alors un ensemble qui enracine l’esprit dans sa vision. Sa prescience de l’homogène est beaucoup plus large que celle de la raison. D’autre part la pensée yin, par nature, surplombe l’ordre de la succession et ne se laisse pas prendre aux règles du mouvement. Elle peut épouser l’intemporel et se soustraire à la mécanique des enchaînements des représentations. C’est le vice de la pensée active d’éliminer de nombreux objets qu’elle juge a priori ne pas faire partie d’un ensemble qu’elle cherche à reconstituer. L’intuition au contraire ne se prive pas d’établir des relations entre des objets qui semblent au premier abord n’avoir aucun rapport entre eux, et c’est souvent de cette manière-là que des compréhensions fondamentales s’effectuent, que des meurtriers sont découverts, que des secrets de famille explosent en pleine figure. Les apparences cachent des similitudes que la pensée passive peut recevoir à travers d’infimes indices, d’autant que le yin, le réceptif, se développe en bénéficiant de la confiance du chef dans le bras gauche. Elle est à l’œuvre dans la poésie, dans la lecture des correspondances d’un Paracelse ou d’un Albert Legrand. Elle inspire Bergson qui se détache de l’Histoire pour penser les fondamentaux, elle saisit Theilard de Chardin, tarabuste saint-Augustin qui tourne autour du temps comme un amoureux fait sa cour, elle chuchote au mystique des paroles ineffables qui lui permettront de voir les empreintes du Divin là où l’homme ordinaire n’aperçoit aucun signe. Elle se donne souvent au moine qui éloigne sa pensée et regarde un arbre se pencher sous le vent, tandis que « l’esprit » déroule ses impressions mesquines. Elle place le moi, soudain, dans une dimension immense qu’il ne percevrait pas sans son appui qui efface les représentations rapides. Elle brise les murs de verre posés par la raison entre différents domaines qui apparaissent séparés pour l’analyse, mais que l’intuition sait unis dans la réalité insécable, en dépit des difficultés à repérer leurs rapports respectifs par des arguments. Elle se penche, l’intuition, sur qui rêve du souffle de Dieu ou qui souhaite recevoir le Vide, dans lequel se seront libérés de leur propre existence les prédécesseurs pour embrasser celle de tous les êtres, après avoir senti le penser s’éteindre. L’intuition n’est pas une petite affaire, la preuve en est que la méditation constitue le moyen ou l’appât pour l’attraper, selon que l’on est détaché ou non de ce qu’elle est censée apporter. Et plus on en attend, moins elle donne, ce qui est le leitmotiv du tch’an et du zen.

Sur la haute cime d’une montagne 

ne se voit que l’espace infini.

Comment s’établir dans la méditation, nul ne le sait.

La lune solitaire luit dans la mare glacée,

mais dans la mare il n’y a point de lune;

la lune est dans le ciel bleu de nuit.

Cette chanson est chantée à présent,

or il n’y a pas de tch’an dans la chanson.

Chanson de maître Shan.

L’intuition correspond au bras du côté gauche dans l’ordre des principes, est-ce un hasard si c’est celui du cœur ? — Elle nous permet de recevoir des réponses au moment où l’on sait se faufiler dans une ramification supérieure, quand on se sent relié d’une manière plus ample, plus profonde à ce qui nous entoure « indistinctement », tandis que le sentiment d’une légitimité indéfectible de notre être vient donner au présent une touche immortelle. Ce ressenti ne proviendra pas d’un raisonnement ni d’une accumulation quelconque de concepts, mais d’un ralentissement, comme si le cerveau respirait et laissait de coté quelque temps son ordinateur acharné. La méthode du stratège peut donc consister à ne jamais sacrifier la droite à la gauche ou réciproquement, à savoir utiliser l’analyse des faits dans la difficulté, à savoir se laisser guider quand la satisfaction d’agir, holistique, suit un chemin d’épanouissement. Le risque à droite est de vouloir contrôler son voyage par des constructions remplies de cibles et de buts qui se succèdent. Le danger à gauche est de vouloir se relier en ne suivant que des signes, dont on finira par inventer le sens quand ils cessent de se présenter, sans se rendre compte qu’on établit soi-même l’itinéraire avec de faux indices — plutôt que de reconnaître une impasse. 

Voilà donc les mécaniques exclusives, soumettre le chemin à la dictature d’une vision anticipée par des architectures conceptuelles, qui forceront, vainement, la réalité à s’adapter, ou bien tracer sa voie selon ses préférences combinées à du flair, tout en prétendant qu’elle se manifeste d’elle-même à travers quelques points de repère irréfutables. Dans ces deux trajectoires, la subjectivité finit par l’emporter, une moitié du monde est rejetée, une moitié du cerveau est abandonnée. D’un côté le carré fait la loi, le calcul est une prière et l’acte gratuit un blasphème; de l’autre côté le cercle règne, le but est suspect, la destination un leurre, et si l’on se méfie des idoles matérielles et des ruses de l’ego, ce n’est pas pour autant que tout se fait tout seul, comme le voudrait la théorie. Les amants du carré se trompent aussi facilement de buts que les amants du cercle se trompent de paysage et de ramification, quand ils s’endorment dans des paradis sans conviction, des sérénités sur mesure, des lâcher prise obligatoires, des abandons certifiés conformes, autant de formes du yinencore soumises, par en-dessous, à la dictature du yang. S’il faut faire attention avec la pensée active à ne pas devenir victime de son besoin d’initiative, et drogué au projet, la pensée passive est tout aussi dangereuse, puisqu’elle nourrit toujours sournoisement quelque attente, courtise la Totalité par toutes sortes de séductions à défaut d’être reconnue par elle. Elle finit par attendre des récompenses du hasard, tandis qu’elle est prête à s’agréger facilement à quelque chose qui se présente sous des auspices flatteurs. Voilà donc à quoi nous avons affaire quand nous voulons sortir de l’impasse de l’espèce naturelle — accablée par le yang archaïque de la violence, de la domination et du conflit, et accablée tout autant par le yin archaïque de l’inertie, de l’indifférence, du mépris de l’effort, du laisser faire, de la séduction ou encore de la soumission. Le stratège évolutif évitera l’illusion d’un chemin tracé d’avance par la volonté d’obtenir, autant qu’il échappera à l’illusion d’un chemin qu’il suffit de suivre sans jamais en vérifier l’orientation, charge à un Divin imaginaire de l’indiquer.

Extrait vu sur le site : www.supramental.fr – Le site de Natarajan

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