Archive pour 23 mars, 2014

Faire son testament spirituel

 

images (5)C’est une idée toute simple, que la technique nous aurait permis d’appliquer depuis longtemps. Il a pourtant fallu attendre le 21ème siècle – et le pressage bon marché de CD inaltérables – pour que quelqu’un la mette en pratique : offrir aux seniors la possibilité de laisser à leur descendance et à leurs proches un testament spirituel sous forme d’un “témoignage audio” de haute qualité : message de sagesse, conseils existentiels, rappels de traditions, mais surtout récit de vie. À l’autre bout, l’écoute des juniors est impressionnante.

Dans la grande série des redécouvertes fondamentales, celle-ci a quelque-chose de chaud et de rassurant : quand un grand-père, ou une grand-mère, ou un grand-oncle, ou encore une arrière-grande-tante (plus l’ancienneté est grande, plus s’éveille la curiosité) accepte de vraiment raconter sa vie, les plus jeunes de sa famille sont toute ouïe – quand bien même, ils ne partageraient pas les valeurs du (ou de la) senior en question. Les questions de fond – la vie, l’amour, la peur, la joie, la souffrance… – ne changent finalement pas. Et quand un ancien accepte de se lancer et de témoigner, son âge s’efface pour laisser place à une existence humaine, avec laquelle n’importe qui peut entrer en résonance – surtout s’il appartient à la même tribu.

Il y a cependant une condition à respecter : le témoignage doit être techniquement impeccable. Les médias nous ont habitués à des communications d’une qualité telle, que le bégaiement, la répétition ou les à-peu-près d’un récit mal fagoté sont devenus rédhibitoires.

Et d’ailleurs, pourquoi seules les stars auraient-elles droit à du montage/mixage pro, et à des “radioscopies” de qualité broadcast, comme on dit dans l’audiovisuel ? Voilà dix ans que Sonya de Pannafieu a fondé la société Pour Mémoire. Quatre cents récits de vie plus tard, elle dresse pour nous un bilan.

Nouvelles Clés : Comment vous est venue l’idée de recueillir des récits de vie ?

Sonya de Pannafieu : Ma grand-mère maternelle était une Grecque de Marseille. Je l’ai perdue alors qu’elle avait 93 ans. Je la croyais éternelle. Elle racontait des histoires comme personne. Le jour où elle a disparu, je m’apprêtais justement à l’interviewer. Je pensais que j’avais l’éternité pour le faire. Je me suis aperçue que c’était une erreur irrattrapable. Je ne me rappelais plus ses histoires !

Et quand j’ai interrogé ses autres petits-enfants, j’ai constaté qu’ils n’avaient pas les mêmes souvenirs que moi. Chacun avait des histoires particulières. Par exemple, quand je leur ai demandé ce qu’il savait de son amitié pour l’aviateur Lindbergh, ils m’ont répondu qu’ils n’en avaient jamais entendu parler.

N. C. : Aviez-vous aussi une préoccupation d’historienne ? Notre époque, on le sait, perd la mémoire : d’un point de vue aussi bien matériel (les supports magnétiques s’effacent) que mental (les ordinateurs mémorisent à notre place).

S. d. P. : C’était d’abord un souci de ne pas rompre le lien affectif d’une génération à l’autre. Ensuite, j’étais bien obligée de constater que la génération qui a traversé le 20ème siècle – et qui a 70, 80 ans aujourd’hui – a vécu le siècle de tous les changements. Ce 20ème siècle a été fascinant. Dans l’histoire de l’humanité, il restera comme un siècle-charnière, où l’évolution a été considérable ! Perdre la mémoire de la façon dont notre propre histoire s’y enracine me semble une perte impardonnable.

N. C. : Vous êtes passionnée par ce que vous faites !

S. d. P. : Transmettre une mémoire orale est en effet passionnant. Pouvoir entendre la voix de la personne, sa manière de rire, ses formules… est quelque-chose qui évidemmentpassionnera tout le monde dans cinquante ou cent ans. Imaginez un peu : si vous, aujourd’hui, vous retrouviez un enregistrement de vos arrière-grands-parents, nés au milieu du 19ème siècle, ne seriez-vous pas enchanté ?

N. C. : Que vous racontent les gens ? Leur vie, depuis le jour où ils sont nés ?Faut-il d’ailleurs avoir un âge minimum pour que vous vous intéressiez à un témoignage ?

S. d. P. : Certaines personnes ne savent (ou ne désirent) raconter qu’une période de leur vie, celle qui a vraiment compté et qui intéressera à l’évidence leurs descendants. Par exemple la traversée d’une guerre, ou le démarrage d’une entreprise, ou bien “la” rencontre de leur vie – quand c’est possible, on interroge séparément l’autre protagoniste de cette rencontre et le montage donne des choses très jolies. Quant à l’âge, il s’agit toujours de seniors : le plus jeune de mes interviewés avait 50 ans et le plus vieux 103. Mais ces extrêmes sont des exceptions ; dans la plupart des cas, nous avons noté que le désir de transmettre une mémoire survient au moment où l’on s’en retrouve seul dépositaire. Si vos parents sont encore en vie, vous ne le faites pas – c’est naturel, réfléchissez. Mais vous dire ce que nous racontent les gens est impossible. Il n’y a pas deux cas semblables et nous faisons vraiment du sur-mesure !

N. C. : Comment les choses se déroulent-elles concrètement ?

S. d. P. : Pas question d’arriver devant la personne et de lui mettre le micro sous le nez. L’intervieweur doit s’être au préalable immergé dans cette existence singulière et qu’il en ait, lors d’un premier entretien, compris les fils conducteurs. Nous tombons sur des parcours extrêmement différents. Certains ont pu voyager dans le monde entier et d’autres n’ont jamais quitté leur patelin – mais ces derniers peuvent avoir des histoires fabuleuses à raconter sur ce patelin ! Le rôle de l’intervieweur est bien sûr très important. On ne veut pas que du factuel. Il faut comprendre ce que la personne a tiré de ses expériences dans un contexte donné et la “chauffer” de telle sorte qu’elle dise des choses qu’elle n’avait jamais dites, ou jamais aussi bien. C’est un tel bonheur de voir soudain la parole se libérer !
Voyez-vous, je viens d’apprendre que le mot “entretien” avait trois significations : d’abord, cela désigne le fait de se parler et d’échanger – et comme le dit François Cheng, “de l’échange naît le change”. Ensuite, vient la notion de “prendre soin de” : vous entretenez l’autre, comme vous entretenez votre maison, ou votre corps. Et puis il y a autre chose : dans “entre-tenir”, on peut entendre qu’en ce moment nous nous “entre-tenons”. Et dans toutes ces interviews que je fais, je remarque ces trois choses-là. C’est pourquoi il s’agit d’une activité si bénéfique : on se tient mutuellement, on prend soin l’un de l’autre. C’est pourquoi je suis si heureuse de ce métier : il s’agit d’une relation d’aide mutuelle. Pour en revenir à votre question sur le “concret”, certaines personnes nefont qu’un disque (d’une heure et quart), d’autres deux, d’autres trois. En moyenne il faut, outre l’entretien préalable : trois entretiens d’une demi-journée, qui mènent à un prémontage, que l’on fait écouter à la personne, qui le corrige ; puis le montage, réécouté, est validé ; ensuite vient l’illustration musicale (avec bruitage d’époque et musiques aimées par la personne ou qui ont marqué son parcours) ; enfin le mixage. J’avoue que je ne comptabilise jamais les heures de travail, ça me découragerait !

N. C. : Mais vous n’employez que des professionnels, ingénieurs du son, studios de qualité, etc. C’est donc cher, réservé à une élite.

S. d. P. : Beaucoup de gens s’offrent un jour un beau voyage ! Disons que ça coûte en moyenne le prix d’une armoire normande : transmettre l’essentiel à ses petits-enfants a-t-il moins de valeur ? D’autre part, si la personne a dix petits-enfants et quinze petits-neveux et qu’elle offre un CD à chacun, c’est comme si elle divisait le prix par vingt-cinq. Les copies ne coûtent rien, c’est le master qui est cher.

N. C. : C’est surtout offert pour Noël ?

S. d. P. : Pas forcément. Souvent à l’occasion d’un anniversaire. C’est un cadeau mutuel : la personne se le fait aussi à elle-même. Parce que ce travail est un plaisir. Après un moment d’hésitation, l’interviewé en tire toujours un bénéfice. C’est un tremplin pour se projeter plus loin. Ça permet de fixer et d’ordonner le passé et – tout le monde le dit – ça stimule la mémoire et l’estime de soi. Les gens vous disent : “Je croyais n’avoir rien fait de ma vie, finalement c’est faux : je m’aperçois que j’ai accompli plein de choses !” C’est très gratifiant. Quant à ceux qui le reçoivent, mettons les enfants et les petits-enfants, c’est un cadeau très surprenant. Même de jeunes enfants vont écouter ça avec délice. J’ai fait l’essai sur ma plus jeune fille, alors âgée de douze ans, à qui j’ai fait écouter, en voiture, le récit de la vie de sa grand-mère : quand nous sommes arrivés à destination, le récit a dû s’interrompre au beau milieu, et ma fille n’a eu de cesse que nous remontions en voiture, pour écouter la suite ! Le manque créant le besoin, elle avait d’ailleurs imaginé la suite avant de l’entendre. L’expérience montre qu’il en est toujours ainsi : les jeunes adorent écouter leurs anciens ! Ils commentent d’ailleurs au fur et à mesure la vie de la personne : “Mais pourquoi ne dit-elle pas qui était cet homme avec qui elle ne s’est pas mariée ?”, “Et pourquoi est-elle partie en voyage à ce moment-là ?” Les enfants ont des sensibilités à fleur de peau et saisissent les moindres nuances des existences de ceux qui leur sont proches – même s’ils ne les ont jamais connus.

C’est une écoute d’un type particulier. Par exemple, on peut écouter ça les soirs de cafard. C’est toujours étonnamment doux. L’ancêtre est un petit peu là et sa présence réchauffe, apaise. Je déteste la nostalgie, mais j’aime la douceur dont on nous avons tous besoin dans ce monde brutal. Bien sûr, on n’écoute pas ça tous les jours ! On peut meême rester dix ans sans l’écouter. Et puis un jour, on en a besoin et ça compte énormément.

N. C. : De qui vient la demande ? Et comment vous faites-vous connaître ?

S. d. P. : Nous fonctionnons surtout par bouche-à-oreille. Tout de suite, nous avons été confrontés à un problème (qui s’est finalement retourné positivement) : la confidentialité. Impossible de dire quoi que ce soit des personnes interviewées : par définition, c’est du confidentiel absolu. Certains racontent leur vie “pour tout de suite”.

Beaucoup programment la diffusion de leur récit pour plus tard – parfois même pour après leur mort. Mais dans tous les cas, c’est une affaire purement privée. Du coup, nous ne pouvons pas, par exemple, parler de notre activité à la télévision : cela créerait une confusion dans les esprits – les gens auraient obscurément l’impression que nos témoins vont passer à la télé ! Nous avons ainsi été un jour invités à La Marche du Siècle, et nous avons dû faire machine arrière toute ! Nous allions à la catastrophe. Les gens avertis nous disaient déjà : “Ah bon, vous êtes des journalistes !”

L’autre écueil à franchir est le sentiment d’inutilité. Bien des gens vous disent : “Raconter ma vie ? Mais ça n’intéressera personne ! D’ailleurs, mes petits-enfants ne me posent jamais de question.” Il faut alors pousser plus loin : pourquoi ne posent-ils jamais de question ? Parce qu’un enfant ne s’autorise pas forcément à le faire. Et aussi parce qu’au cours d’un déjeuner du dimanche, ou d’une fête familiale, on est nombreux et tout le temps interrompu : dès qu’un sujet de conversation commence à être intéressant, le plat arrive, le téléphone sonne, le petit hurle dans la pièce d’à côté, on ne peut jamais aller au fond des choses. Ou alors un petit-enfant pose une question, mais la grand-mère ne le comprend pas bien et digresse sur autre chose. Le jeune se décourage et abandonne. Ce qui l’intéresserait, c’est d’avoir la vraie vie de sa grand-mère , mise en perspective. Une continuité… Autrefois, il y avait une légende familiale qui évoluait au fil des âges et qui se transmettait. On était certes beaucoup moins sollicité qu’aujourd’hui. On avait plus de temps pour se parler sur de longues durées.

N. C. : En même temps que vous rattrapez une lacune contemporaine, vous inventez quelque chose qui n’a jamais existé.

S. d. P. : Je ne comprends toujours pas pourquoi, alors que les premiers dictaphones datent, je crois, de 1872 – inventés par Charles Gros -, personne n’a jamais fait ça de façon organisée. Peut-être simplement à cause de la difficulté technique du montage. Personne ne voulait laisser à la postérité quelque chose d’imparfait. Sinon, ça me paraît invraisemblable qu’il n’y ait pas, dans toutes les familles, des tonnes d’enregistrements !

N. C. : Et pourquoi ne pas filmer la personne en train de raconter sa vie?

S. d. P. : On nous pose souvent la question bien-sûr. Le problème c’est que, pour faire deux minutes de film correct, il faut tourner huit jours ! C’est impensable bugétairement. D’autre part, la perception de ce que dit la personne est très différente si c’est filmé. Faites l’expérience d’écouter quelqu’un parler en le regardant sur un écran, puis en vous contentant d’entendre sa voix : vous percevrez des choses très différentes. La voix transmet l’essentiel, sans bloquer l’imaginaire. L’image, non. Elle fige et sature. Par ailleurs, si vous transcrivez ensuite le même discours sur papier et que vous le lisez, c’est encore autre chose. Nous développons d’ailleurs un département d’écriture, pour aider ceux qui le désirent à prolonger leur témoignage sous forme écrite, ce qui permet des approfondissements irremplaçables.

N. C. : Vous-même, quels approfondissements ces dix années d’expérience vous ont-elles apportés ?

S. d. P. : J’ai pris énormément de recul par rapport au quotidien. J’ai désormais une vision très différente du temps et de l’espace. À travers ces récits, je contacte sept générations et je n’ai donc plus le même rapport au temps. Je me retrouve dans une sorte d’unité temporelle. J’ai la chance d’avoir réussi à me décoller du moment présent. Ça me donne une philosophie de la vie… disons un peu de hauteur.

N. C. : Pourquoi dites-vous “sept générations” ?!

S. d. P. : Imaginez une personne de 80 ans, qui a connu son arrière-grand-mère – ce qui existe forcément – et qui peut donc remonter à cent-cinquante ans en arrière dans ce qu’elle a connu, ayant vécu, enfant, avec des êtres de cette époque. Imaginez maintenant que cette même personne connaisse ses arrière-petits-enfants – ce qui est de plus en plus fréquent. Eh bien, une telle personne est à cheval sur sept générations ! C’est fabuleux, non ?

N. C. : Que reste-t-il d’une existence, quand on la contemple de cette hauteur ?

S. d. P. : Essentiellement, les liens que l’on a noués avec les uns et les autres. C’est vraiment ce dont on se souvient le mieux quand on arrive à 80 ans. Tout ce qui est matériel vient après. On peut avoir monté un empire – ou avoir été un très grand écrivain – et se retrouver un homme frustré ! J’enfonce des portes ouvertes, mais c’est ce qui ressort des quelque quatre cents récits de vie que j’ai traversés ces dix dernières années. La partie “liens” que l’on a réussi à nouer sur cette terre, voilà ce qui est le plus important. Toutes les familles ont des histoires compliquées, toutes les vies présentent des “bugs”, mais celui qui a su nouer des liens conviviaux, a la plus de chance d’arriver fà bon port en pas trop mauvais état. Et cela donne envie d’être imité.

Sonya de Pannafieu par Patrice van Eersel

 

La beauté est une manifestation privilégiée de Dieu

 

téléchargement (8)On connaît sa plume -elle a publié une trentaine d’ouvrages -, on ne connaît pas la femme. Le dernier livre de Jacqueline Kelen,« Divine Blessure », donne le prétexte pour passer de l’autre côté du rideau. Quelle femme se cache derrière cette “guerrière de l’absolu” ?

Nouvelles Clés : Quelle petite fille étiez-vous ?

Jacqueline Kelen : Je me retourne rarement sur le passé. Je n’ai, en particulier, aucune nostalgie ni de mon enfance ni de mon adolescence. Pour moi, l’existence commence à être intéressante à partir de trente ans. Avant, tout n’est qu’imitation et balbutiement. Je n’ai pas non plus l’esprit de famille, les liens du sang m’importent peu. Dès l’enfance, je me sentais une ascendance non terrestre, beaucoup plus précieuse. Mes parents me confortaient en disant : “cette petite ne nous ressemble pas, ce n’est pas nous qui l’avons faite” ! (Rires). J’étais une enfant solitaire et heureuse de l’être. Je lisais énormément. J’annotais et commentais mes Babar ! Il me semblait que j’avais déjà mille ans, que je venais de bien plus loin que du jour de ma naissance. Cette sensation m’étonnait. Je suis également née avec la grâce de la foi, cette confiance totale dans la bonté de Dieu. Par chance, la religion ne me l’a pas fait perdre et, malgré de nombreuses épreuves, je n’ai jamais douté de cet amour total venant de la divinité. J’avais une passion pour l’étude. C’est, du reste, le génie de la tradition hébraïque : les juifs interrogent inlassablement les textes, les commentant, car il en va de la liberté humaine. Il me semble que les catholiques devraient étudier et se cultiver davantage, au lieu de répéter des formules et de se contenter des réponses du catéchisme.

N. C. : Quelles relations aviez-vous avec vos semblables ?

J. K. : Grâce aux livres, j’ai très vite rencontré des personnages immenses comme Ulysse et Don Quichotte, des auteurs d’envergure tels Platon, Chrétien de Troyes, Dante ou Giordano Bruno. Je me suis dit : “Ma famille, ce sont les artistes et les philosophes, les grandes amoureuses, les personnages héroïques.” Ce sont eux mes contemporains. Mais cela a créé une coupure irréversible : je me sens souvent éloignée des gens de notre époque. Adolescente, en regardant les humains marcher dans la rue, je me faisais cette réflexion étrange : “Il y a peu d’êtres vivants”… Pour ma part, je vivais avec le Christ, mais aussi avec les chats, les fleurs, les rêves, les poètes. Je me suis très tôt sentie oiseau de passage, exilée en ce monde.

N. C. : Comment et quand est née votre attirance pour les mythes ?

J. K. : J’ai suivi une formation de lettres classiques qui m’a permis de rencontrer très tôt les mythes fondateurs de l’Occident. Mais le chemin s’est fait progressivement et l’étude des mythes s’est accompagnée de la lecture incessante et passionnée des mystiques – égyptiens, tibétains, chrétiens, soufis ou juifs,… Tous me nourrissaient et m’éblouissaient. Tous parlaient d’une même saveur de Dieu et convergeaient au sommet. J’étais attirée par cette pointe de la pyramide. Le langage des sages et des mystiques est universel dans sa diversité, contrairement au langage unique de la mondialisation qui réduit et appauvrit. À leur façon, les mythes sont inépuisables, éternellement jeunes, parce qu’ils sont reliés à la Source. Il en va ainsi de toute parole prophétique.

N. C. : Quels sont les premiers mythes que vous ayez rencontrés personnellement ?

J. K. : Je ne me destinais pas à l’écriture mais à l’enseignement. La vie en a décidé autrement. Deux sujets se sont imposés à moi, en songe : Salomé et Marie Madeleine. Je fus d’abord fascinée par les récits de David face à Goliath, de Judith et Holopherne ou encore de Salomé avec Jean Baptiste. Ce thème de la décapitation m’intriguait et me troublait, j’ai mis quelque temps avant de comprendre qu’il s’agissait d’un rituel d’initiation, avec passage du seuil, soumission du mental, coupure irréversible… En travaillant sur ce sujet, je me suis retrouvée en plein mythe du Graal ainsi que dans la littérature alchimique : la tête coupée, caput mortuum (ou tête de corbeau), désigne en effet l’Œuvre au noir, première phase de l’œuvre alchimique… Pour me libérer de ces images, pour les éclairer aussi, je me suis mise à écrire, bien que ce projet soit resté inachevé.

N. C. : Vous avez écrit une trentaine d’ouvrages, dont certains sont traduits jusqu’au Japon ou en Corée. La femme, son mystère et sa vocation reviennent toujours…

J. K. : Mon second rendez-vous personnel avec les mythes s’est fait à travers le personnage de Marie Madeleine. Élevée dans la religion catholique, on me l’avait présentée comme une prostituée et une pécheresse repentie. Or, les poètes et les peintres la montraient comme une reine… Je ne comprenais pas où avait eu lieu la scission et j’ai cherché du côté des Évangiles apocryphes, très difficiles à trouver à l’époque, car interdits par l’Église de Rome. Dans ces lectures, j’ai rencontré une femme de lumière, éveilleuse, une femme qui avait part à la Connaissance spirituelle.

Dans les Évangiles officiels, Marie de Magdala garde le silence, mais dans les Évangiles secrets, elle transmet une parole prophétique, c’est-à-dire impérissable, toujours verdoyante, une parole qui fait danser les montagnes… Alors jeune éditeur, Marc de Smedt a eu un véritable coup de cœur pour mon manuscrit et l’a publié en 1982. Je lui en garde une immense gratitude. Marie Madeleine a le rôle difficile, sans cesse contesté, d’éveiller le cœur de l’homme et c’est, pour moi, la nature profonde de la femme. Inlassablement, celle-ci doit parler et témoigner dans sa chair de l’amour. De cet amour qui se rit du temps et de la dégradation, qui est connaissance et ouverture à l’infini.

N. C. : L’amour, celui qui “élargit l’espace de notre tente”, pour paraphraser Isaïe, est votre grand thème…

J. K. : C’est la question essentielle et la source de toutes choses !… Aujourd’hui, trop de femmes ne cherchent plus l’amour mais un homme dans leur vie. Aimer fait peur, c’est une expérience qui envahit tout l’être, le bouleverse, le déborde et le dépouille. Comme le disait Thérèse d’Avila : “L’amour est dur et inflexible comme l’enfer”… Ainsi, Marie Madeleine croit absolument et aime absolument. Il n’y a pas ici de demi-mesure. Elle aime Jésus jusqu’au bout, même lorsqu’il est bafoué, trahi, agonisant et défiguré sur la croix. Elle est fidèle à cet amour, follement fidèle. Comme elle, j’ai le sens de l’amour total, donné une fois pour toutes. Si l’amour vient du cœur, s’il est mieux qu’un sentiment, un engouement et un désir physique, il dure par-delà le conflit, la séparation, le trépas. Aimer est une grâce et une gravité.

Mais prendre le risque de l’amour, ce “beau risque”, comme le disait Socrate à propos du mythe, agrée aux cœurs libres.

Une femme, tout particulièrement, devrait inviter à cette aventure chevaleresque et à cette passion qu’est l’amour. Quand on considère le code de le Fin’Amor (“parfait amour”) des xiie siècle, quand on lit les poèmes et les romans courtois du XIIe et XIIIe siècles ainsi que les récits mystique des Fidèles d’Amour persans, c’est toujours la Dame – une femme “sage et belle”, autant dire éveillée – qui inspire et oriente chevaliers et troubadours dans leur quête.

La Dame est la manifestation d’un amour infini, céleste, elle en est aussi la médiatrice.

Toute femme devrait être consciente de ce rôle souverain. De nos jours, on a tendance à oublier que l’amour humain est d’abord une union mystique des âmes et des esprits.
Ensuite seulement, et comme de surcroît, l’union des corps peut s’accomplir, tels un cantique et une prière. En s’affairant uniquement dans le sexuel, notre époque a tout inversé et tout saccagé ! Selon le Fin’ Amor, né en pays d’Oc, les amants courtois vivent le « long désir », une approche infinie où jouent les affinités du cœur et des rêves : ils ont tout le temps puisque l’amour est éternel ! Dans cet art d’aimer – qui n’est pas révolu – il y a toujours trois présences : l’homme, la femme et le mystère de l’amour. Il y va de notre honneur de nous rendre digne de ce mystère, de nous affiner, de nous élever jusqu’à lui. Pour ma part, je vais au combat sans relâche pour sauver la beauté et le mystère de l’amour. C’est ma tâche de “guerrière spirituelle” qui consiste à répondre de l’Amour en un monde qui le profane et le crucifie…

N. C. : Vous dénoncez la façon dont le monde abîme l’amour, mais vous allez plus loin : dans votre dernier ouvrage, Divine Blessure, vous faites un éloge de la blessure qui rend vivant.

Le ton de votre livre est totalement à contre-courant de vos contemporains qui essaient, par tous les moyens, de se soustraire à la souffrance…

J. K. : Beaucoup d’auteurs ou de conférenciers parlent de réconcilier le masculin et le féminin. Les mythes me proposent autre chose, d’ordre vertical : l’union entre ma nature mortelle, humaine ; et ma nature immortelle, divine. Cette tâche qui nous est impartie ouvre une blessure en nous, nous rappelant une blessure ancienne, ontologique. Or, précisément, profondément, cette blessure est ce par quoi le fini peut s’ouvrir à l’infini. Aussi, je trouve beau de se sentir blessé, c’est-à-dire imparfait, en marche, empli de soif. Aujourd’hui, par crainte d’être accusés de dolorisme, nous refusons tout sens à la souffrance et toute valeur à l’épreuve. Nous voulons être indemnes, protégés detout. Nous oublions que nous sommes mortels, limités. Vivre est un risque permanent et passionnant, une aventure pleine d’imprévus. Tous les héros des mythes naviguent sur des mers déchaînées, traversent des forêts peuplées de brigands et de monstres, découvrent des territoires inconnus, hostiles… La vie nous demande confiance, ardeur et humilité. Il n’y a pas de chemin de maturité sans épreuves. Celles-ci sont autant de portes, autant de rencontres qui nous forgent et nous enseignent. Pour moi, une “belle vie” ne consiste pas en une succession de bonheurs, de plaisirs ou de gratifications. C’est une vie remplie de toutes sortes d’expériences, de souffrances comme d’espérances, c’est une vie intense, entière. Avoir une “bonne vie”, c’est tout embrasser, ne rien rejeter, c’est avoir envie de tout bénir, de tout serrer sur son cœur…

N. C. : Votre vision de la vie est à la fois passionnée et apaisée. Êtes-vous détachée de toute peur ?

J. K. : Je m’interroge peu sur la peur, probablement parce que, depuis l’enfance et grâce à une vie solitaire, j’ai développé mes qualités de courage et de vaillance. Cela permet de faire face aux épreuves et je n’en ai pas été dépourvue ! Je n’ai en particulier pas peur de la mort. Je l’ai frôlée de très près à trente-cinq ans. Cette expérience m’a allégée, délivrée. Devenir vivant me paraît bien plus important ! La planète se dégrade, le bateau coule. S’il est nécessaire que certains hurlent pour attirer l’attention sur le drame qui s’annonce, il est pour moi plus important de s’interroger sur “que sauver ?”.

N. C. : Quels désirs vous animent, vous tiennent debout ?

J. K. : Je suis un être de désir, portée par le désir lui-même ! Nicolas Flamel parlait du “désir désiré”, qui est entièrement gratuit, sans objet, pure flamme. Notre époque est contradictoire : elle est partagée entre la satisfaction immédiate des désirs que nous propose la société de consommation et la méfiance à leur égard, dans le sillage d’un bouddhisme à l’occidentale. Aucune de ces deux attitudes ne me convient. Je me sens une femme qui brûle et qui est brûlée – par l’amour, par l’étude, par la beauté et la douleur, par les rencontres aussi… Il est important de ne pas passer à côté des grandes rencontres, de ne pas s’y dérober, qu’elles s’avèrent heureuses ou pas. Elles sont peu nombreuses sur le chemin. C’est la raison pour laquelle, en amitié, je fais souvent le premier pas. La rencontre exige attention et disponibilité, elle est une élection. La petite fille que j’étais adorait les surprises et aujourd’hui encore, j’aime l’inattendu, tout ce qui peut surgir et surprendre.

N. C. : Henri Gougaud, qui fréquente les contes depuis des dizaines d’années, avoue avoir des “contes amis” auxquels il reste toujours fidèle. Avez-vous des “mythes amis” ?

J. K. : Certains personnages, comme la reine de Saba ou Shéhérazade, me sont chers, mais il est un mythe celtique du Moyen Âge qui contient tout pour moi, c’est celui de Mélusine.

Il y est question de l’amour et de son lienau mystère, au secret, à la dignité, à la solitude. C’est l’un des rares mythes qui évoquent l’histoire conjugale. En effet, le mythe s’intéresse à la quête de soi, non aux formes sociales et temporelles.

Ainsi, une fois le héros réalisé, libre à lui d’être ermite, marié ou en communauté. De même, les notions de maternité et de paternité sont rarement évoquées. La femme-fée Mélusine illumine l’existence de son époux, Raymond de Lusignan. Elle lui a promis de le rendre heureux et prospère, riche et respecté de tous, mais le mariage repose sur un pacte : elle demande une journée pour elle seule, le samedi. Cette condition est judicieuse : l’amour n’est ni la confusion ni la promiscuité, et la vie conjugale doit respecter, et même révérer, le secret et la solitude de chacun des époux. Notre époque se déroule sous le signe de la collectivité, mais l’aventure de conscience, de la quête spirituelle, ne peut se vivre que sous le signe de la singularité.

Un jour, assailli par le doute, le seigneur Raymond de Lusignan rompt l’interdit du samedi et cherche à surprendre le secret de Mélusine. Un peu plus tard, il tiendra des propos insultants à son égard. Mélusine, qui veillait sur cette distance d’étrangeté, d’émerveillement entre eux, va déployer ses ailes et quitter Raymond pour toujours. Leurs adieux, inépuisables, me font toujours monter les larmes aux yeux. Ils ne se combattent pas l’un l’autre ni ne se déprécient, comme on a tendance à le faire lors d’une séparation, mais, au contraire, ils se chantent et se remercient pour tout ce qu’ils se sont apportés l’un à l’autre. Les êtres nobles se séparent sans renier l’amour, ils se quittent mais l’amour ne les quitte pas…

Je me demande : si certains personnages des mythes se haussent à ce niveau de relation, pourquoi nous, au XXIe siècle, n’en sommes-nous pas capables ? La réponse est terrible : nous n’en avons pas envie ! La perfection, le perfectionnement nous effraient. Au début du XVIIe siècle, John Done, le grand poète métaphysicien anglais, s’interrogeait : “Pourquoi ne meurt-on plus d’amour ?”
C’est la question que je me pose.

téléchargement (7)Nous sommes mendiants de l’amour et en même temps, nous sommes si avares de signes de tendresse, de gestes affectueux. L’amour ne paraît plus essentiel aux mortels. C’est peut-être pour cela qu’ils restent mortels !

de Jacqueline Kelen

 

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