La Légende du Jeu du Tao

 

Par Patrice van Eersel

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Inspirée par des sages à Daniel Boublil lors d’un voyage en Asie, au début des années 80, le Jeu du Tao ne serait en réalité que la version contemporaine d’un « jeu des jeux », aussi ancien que les cultures humaines. C’est la raison pour laquelle le livre du Jeu du Tao commence par la légende suivante…

{« Tu as dormi pendant des siècles innombrables ce matin,
ne veux-tu point te réveiller ? »}

images (8)Il y a longtemps, très longtemps, longtemps au point que tout souvenir en a quitté leur mémoire, les êtres que l’on appelle communément des hommes domestiquèrent le feu.
Autour de lui, ils purent se rassembler. Sa chaleur adoucissait leur sort, sa lumière éclairait leurs nuits, son cercle ordonnait leurs échanges : ainsi réunis, ils communiquèrent. L’un des premiers modèles de cette communication fut le jeu, grand pacificateur des pulsions animales. Jeux de grimaces, de gestes, de sons, d’attitudes, se terminaient souvent par des explosions de joie.

Il y a longtemps, très longtemps, longtemps au point que tout souvenir en a quitté leur mémoire, les hommes commencèrent à enrichir ces jeux à l’aide des plus étonnantes de toutes leurs créations : la musique et le langage. De la voix, de la main, ils traduisaient le chant du monde, et de leurs émotions, ils faisaient naître des pensées. Prenant conscience de la mort, ils cherchèrent un sens à la vie. Ainsi, la première question fut posée : Que cherches-tu ?
Il y a longtemps, très longtemps, longtemps au point qu’ils crurent un jour pouvoir l’oublier, les êtres humains constatèrent qu’un accord existait entre leurs propres rythmes et ceux de l’univers. Ils en déduisirent que celui-ci formait un tout ordonné, dont ils faisaient partie. La nature obéissait à des principes et à des lois, ils se mirent en quête de les découvrir. Cette recherche de la cohérence dynamique du monde leur ouvrit des champs de questionnement inexplorés. Les questions appelant des questions, ils eurent l’intuition qu’ils pouvaient les ordonner, que ce même principe d’une cohérence dynamique leur fournissait des règles permettant à leur pensée de passer du chaos à l’ordre.

Pour survivre, l’homme, à l’instar de toutes les espèces vivantes qui l’avaient précédé, venait de découvrir le principe de coopération. Celui-ci éveilla sa conscience d’une lumière nouvelle. Le Jeu des Jeux était né. Et avec lui, l’idée que l’on peut atteindre sagesse et bonheur par le questionnement et le dialogue avec autrui.

L’hypothèse du Jeu premier 
Nul ne connaît le Jeu des Jeux originel, mais cet art du questionnement mutuel, dès sa forme la moins élaborée, comportait à l’évidence un certain nombre de pré-requis. Un tel échange exigeait en premier lieu du courage, car il en faut pour se soumettre au feu des questions.

Il demandait aussi, pour aboutir, de la bienveillance, de l’écoute active, de la clarté et une liberté de parole. Par ces qualités, l’homme apprit à se servir du miroir des autres pour se défaire de ses illusions et préjugés. Il découvrit comment se mettre à l’écoute d’autrui pour échanger savoir-faire et intuitions. Pour assurer le bon emploi des connaissances, le déclenchement de la joie, car le rire et les embrassades, était considérée comme le critère suprême.

La maîtrise de cet art ne fut pourtant pas acquise sans effort, ni accordée au premier venu.

Si tous les peuples connurent la pratique du questionnement éclairé, seuls quelques êtres s’y adonnèrent vraiment. Et si certains exercices ont subsisté, transmis de maîtres à disciples, il sont restés “ solis sacerdotibus ”, réservés aux initiés, généralement à travers des jeux d’initiation labyrinthiques. Voilà pourquoi la plupart de ces pratiques s’éteignirent. Au lieu de se soumettre au principe du questionnement vivant, les hommes, avec le temps, adoptèrent comme réponses des dogmes. Bientôt, ces dogmes supprimèrent tout bonnement les questions, s’efforçant de figer l’inaccessible et mouvante vérité dans les réponses définitives de grands textes infaillibles.

Un mystère entoure pourtant ces textes sacrés, un peu comme une malédiction. Aucun des ouvrages censés nous les transmettre n’existe dans sa version originale. Tous, avec le temps, ont été modifiés. La pratique des maîtres qui les avaient inspirés a disparu. Ainsi, tenu secret ou banni, le Jeu des Jeux devint invisible et s’enfonça peu à peu dans l’oubli. Ici ou là, de temps à autre, l’hypothèse du jeu premier ressurgissait, sous forme de contes ou d’histoires populaires au sein desquels les bribes d’un jeu semblaient dissimulées, prenant l’aspect d’une quête imposée à un héros, dont le sort dépendait de sa façon de répondre à certaines questions. Mais l’homme vivait désormais dans l’ère des doctrines : comment imaginer qu’un jeu, une simple pratique ludique, puisse aider à vivre et à penser sans faire appel à une idéologie ? Seule, comme un espoir, sa Légende perdurait, fragmentée …
Ce n’est que bien plus tard, lors de périodes de troubles, que le désir partagé de retrouver ces pratiques originales émergea à différents endroits de la planète, motivé par les sciences ou par des découvertes sur le passé le plus lointain de l’humanité.

Le sceau chinois 
Il ne fait guère de doute que le Jeu des Jeux inspira directement la mise en forme, il y a 2 500 ans, de l’initiation réservée aux chefs religieux et séculiers des pays d’Extrême-Orient. Cette initiation visait à apporter bonheur et sagesse, ce qui signifiait, pour tout dirigeant (de soi-même ou des autres) : trouver l’harmonie entre son intention, ses actions, les circonstances et le résultat. L’enseignement reposait sur la pratique quotidienne d’un questionnement menant à la connaissance de soi, sur l’apprentissage des principes Yin et Yang qui animent l’univers, sur l’étude du Classique des Changements qui explique le déroulement de leurs interactions, sur la lecture des signes et des coïncidences. Cette pratique traversa toute l’histoire de Chine, jusqu’aux trois maîtres-questionneurs, qui initiaient les jeunes candidats aux examens impériaux. Fondé sur le concept de cheminement, de voie (tao en chinois), le Jeu des Jeux devint “Art du Tao”.

De cette lointaine origine, le Jeu du Tao tire son nom historique, mais par un pied-de-nez que nous découvriront, enrichi d’apports venus de bien d’autres horizons. La trace chinoise était néanmoins puissante. L’art du Tao comportait notamment un certain nombre d’étapes, qu’il était nécessaire de franchir avant pour devenir un maître. Chaque étape induisait un changement intérieur, un nouveau niveau de conscience à atteindre. Avec le temps, précédant les arts martiaux et le jeu de go, chaque succès dans cette ascension fut récompensé par un grade ap pelé kiu, ou dan, selon le niveau, du dixième kiu de l’apprenti au premier dan du maître. Seul un maître pouvait initier un prince. Des traces de cette hiérarchie subsistèrent des siècles durant, dans les grades des bureaucraties impériales chinoise et mongole .

Résultat d’un vaste processus de décantation et d’affinage qui se poursuivit en continu depuis l’origine, cet enseignement ouvrait les portes de la perception du visible et de l’invisible, mais aussi celles d’un mode d’échange et de dialogue idéal pour mieux se comprendre et coopérer. Sa pratique permettait de gérer de manière plus efficace la réalité quotidienne, de trouver en soi les qualités disponibles pour remplir sa tâche au-delà de ses seuls intérêts personnels et conséquemment, servant les autres, de vivre dans la joie, seule manifestation de la sagesse aux yeux des maîtres.

L’art du Tao devint explicitement un jeu à l’époque des Royaumes Combattants, qui marqua le déclin de la dynastie des Zhou, au quatrième siècle avant notre ère. Tant de troubles accompagnaient la décadence ! Les sages qui initiaient les princes, lassés de voir leurs enseignements négligés, se mirent à craindre pour leur propre avenir, l’une des pratiques usuelles des royaumes ennemis étant d’anéantir les porteurs de sagesse du clan adverse. Sentant la civilisation décliner, ils se réunirent en secret afin de décider ce qu’il allait advenir de leur immense savoir.

“ Confions-le aux plus sages parmi les rois et grands propriétaires, lança un maître, afin que l’esprit se perpétue au sein de glorieuses lignées.

- Qui en sera digne ? demanda aussitôt le précepteur du plus grand des princes.

- Qui de nous choisira parmi des rois ennemis ? interrogea un autre.

- Leur volonté de puissance n’est-elle pas l’une des causes du présent chaos ? ” renchérit un inquiet.
Le vacarme envahit le petit temple isolé où ils étaient assemblés.

“ Au vu des dangers que nous encourons, la transmission de maître à disciple ne risque-t-elle pas de s’interrompre ?

- Qui peut assurer que les puissants d’aujourd’hui sauront demain la protéger ? ”

Cherchant d’autres certitudes, ils finirent par trancher :

“ Traduisons les secrets de notre connaissance sous la forme d’un jeu. Nous le confierons aux plus pauvres et aux moins sages, afin qu’il ne soit pas un objet de dispute. Il permettra à des nomades sans instruction d’en tirer bénéfice , Il restera entouré de respect et nul n’aura la tentation d’y changer quoi que ce soit. ”

Ainsi fut fait. Les sages commencèrent à diffuser les enseignements royaux à des hommes et à des femmes de plus simple extraction, qui s’enfoncèrent ensuite dans les montagnes et les forêts de Chine. Ce furent les premiers “nomades éclairés”, dont bien des voyageurs ont rapporté les histoires. Le plus célèbre d’entre eux, nommé Tao Li, connut une gloire imprévue en temps de guerre, pour sa gentillesse, sa disponibilité et son enthousiasme dans l’art difficile de la conciliation. Lorsqu’il arrivait dans un village et pensait qu’il était nécessaire d’éclairer la population, il sortait de son carquois une arme inhabituelle : le Taoban, une piste de jeu en tiges de bambou liées. Il proposait alors une partie de Tao contre une offrande modeste, généralement le gîte et le couvert.

Jamais il ne prétendit enseigner une vérité. Sa seule mission était d’amorcer une démarche interrogatrice commune, sa seule quête une recherche vivante de la sagesse par la coopération, sa seule promesse un pas de plus vers le bonheur, car le bonheur est un mouvement.
Il commençait par la question rituelle : “ Que cherches-tu ? ”. Puis, de question en question, de questionné en questionné, le jeu se chargeait de montrer par des effets miroirs que les désirs des uns étaient complémentaires des désirs des autres, et non antagonistes. Tao Li facilita ainsi de nombreuses réconciliations, qualifiées de magiques, entre ennemis jurés, qui vantèrent à tous ses qualités de conciliateur, lui assurant de nombreux émules.
Ceux-ci ne créèrent pas d’école religieuse, ni de temple, ni de philosophie portant leur nom. Ils pensaient que la connaissance appartient à tous, que nul ne peut la posséder, la morceler, la dissimuler par égoïsme ou pour en tirer profit. Ils furent des acteurs importants dans la résistance contre les régimes autoritaires, mais se raréfièrent avec la dynastie des Ming (1368-1644), qui instaura des pratiques totalitaires et organisa contre eux une chasse aux sorcières systématique.

L’accouchement grec 
C’est curieusement aussi au quatrième siècle avant l’ère commune, qu’une autre forme du Jeu des Jeux se révéla, en Grèce, à l’un des pères de la philosophie. Mais qui sait quels apports extérieurs avaient reçus nos Homère, Pythagore ou Héraclite ?

Socrate était un simple citoyen, pauvre et, selon certains témoignages, pas très joli garçon.

Ni chef ni savant ni mage, c’était pourtant un homme enjoué et espiègle. Comme il refusait d’écrire, on connaît peu sa véritable pensée. Mais son personnage est devenu légendaire, à l’image de Jésus, Bouddha ou Lao-Tseu qui pratiquèrent eux aussi en maîtres l’art de la question. Fils d’une sage-femme, Socrate baptisa son jeu maïeutique, ou “art de faire accoucher”.

Sa pratique personnelle avait fait de lui un homme sage et heureux, plutôt bon vivant qu’érudit. Il affirmait pouvoir faire partager à quiconque, par un jeu de questions appropriées, l’importance des qualités humaines fondamentales à ses yeux : la force d’âme, l’esprit de justice, la tolérance et le courage.

Socrate excellait dans l’art du dialogue. Comme on dit, il jouait admirablement du plat de la langue. Son verbe se caractérisait par son extraordinaire force d’éveil à l’amour. “ Je ne connais que l’amour, disait-il, qui est désir de faire le bien.” Quel bien ? Celui du corps, bien sûr : le bien-être. Mais aussi ce qu’il appelait le désir joyeux de s’élever vers le bien qui manque, l’amélioration, le perfectionnement, l’élévation vers la sagesse, l’élan vers la félicité. Pour lui, la sagesse n’était pas le savoir mais un art de vivre dont la finalité était triple : mener une vie belle, juste, bonne.
images (9)Socrate n’enseignait pas, il dialoguait. Son art du dialogue s’opposait cependant aux discours futiles. Son but n’était pas de transmettre des connaissances, mais de pousser ses interlocuteurs à examiner la valeur de leurs convictions, à user du dialogue pour identifier leurs propres a-priori, ignorances, contradictions et illusions. Il estimait que l’homme est bon et n’agit mal que par ignorance. Le but du jeu était de le faire accoucher de cette bonté par une succession savante de questions.
Le “Connais-toi toi-même” qu’il évoquait souvent n’est que l’extrait d’une citation plus longue, inscrite au frontispice du temple de Delphes, où officiait la célèbre Pythie : “ Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et ses Dieux. ”

Quelles questions posait Socrate, qui permettaient cette connaissance ? À quelles questions ses juges se référaient-ils lorsqu’ils l’accusèrent d’honorer d’autres dieux que ceux de la cité et de corrompre la jeunesse en cherchant à la libérer des croyances ? Quelles étaient les questions auxquelles il refusa de renoncer lorsqu’il fut condamné à boire la ciguë ?

Qui es-tu ? Que cherches-tu ? Quel est ton désir? Es-tu d’accord avec toi-même ? Es-tu satisfait de ta vie ? Que connais-tu ?

Nous n’en savons guère plus, car ces questions simples ne s’exprimaient dans la pratique que par l’oralité. Elles ne furent donc que partiellement retranscrites par ses disciples, transformées en de longs dialogues, dont Platon écrivit les plus connus. Seules quelques-unes ont subsisté, indices de l’existence d’un jeu invisible dont la pratique était déjà perdue. Comme si la mise en livre, en enfermant la parole dans un silence éternel, avait rendu cette pratique impossible

 

 


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