Les technologies ne modifieront pas l’espèce humaine

 

par Henri Atlan- Extrait du livre « HUMAIN » de Roger Pol-Droit et Monique Atlan

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Chercheur en biologie et philosophe d’envergure, Henri Atlan voit en l’homme un assemblage de molécules doué de questionnement moral. Il est catégorique : les biotechnologies auront une influence mineure sur notre espèce. Il n’y a pas de néohumains en vue.

Henri Atlan est d’abord un grand chercheur dans le domaine de la biologie médicale, où il a contribué en particulier à renouveler profondément l’approche des mécanismes du vivant par sa théorie de l’« auto-organisation ». Professeur à l’Hôtel-Dieu et directeur d’un centre de recherche au Hadassah Medical Center de Jérusalem, il a également été directeur d’étude à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Mais cet homme de laboratoire, inventeur de modèles mathématiques pour la recherche en biologie, est également un philosophe d’envergure, lecteur assidu et intense de Spinoza, mais aussi de Wittgenstein, de Russell ou de Quine.

L’homme est aussi passionnant et aussi paradoxal que les thèses qu’il défend. A la fois rêveur et dialecticien, raisonnable et provocant, il porte sur les questions scientifiques et éthiques de notre époque un regard tour à tour – ou tout ensemble – ironique, lucide, rieur et aigu. Ce- lui qu’on retrouve dans une bonne quinzaine de livres où se conjuguent travaux de biologie et analyses philosophiques. Car Henri Atlan ne cesse de tisser toutes ces données.

Le lieu où il nous reçoit symbolise cette interdisciplinarité. Nous sommes non loin de Jérusalem, au Hadassah Medical Center, le plus important hôpital d’Israël. [...] Quand on lui demande, tout de go, si les biotechnologies peuvent changer l’humain, il commence par proposer de changer de terrain de réflexion : « J’ai envie de vous répondre par une autre question :

L’invention de la roue, de l’agriculture, de l’élevage a-t-elle modifié l’homme ?” Evidemment oui, mais seulement du point de vue des relations de l’homme avec son environnement. Les biotechnologies, à mon avis, vont probablement avoir des conséquences similaires, mais pas plus. Bien sûr, je n’ignore pas que ces inventions techniques anciennes portaient sur l’environnement, et pas sur la nature biologique de l’homme. Cette fois, il s’agirait d’intervenir directement sur le vivant, de modifier l’homme dans sa nature biologique, de le faire passer à une autre espèce, plus développée ou moins développée, plus évoluée ou moins évoluée, etc. Je suis très sceptique envers ces possibilités. Depuis deux siècles, la nature biologique de l’homme a effectivement évolué, grâce simplement à l’hygiène et à la médecine, le résultat en est un allongement considérable de la durée de vie, aussi bien que l’apparition de nouvelles maladies…

En fait, toutes les innovations technologiques – y compris les lunettes ou l’imprimerie – entraînent des bouleversements profonds dans les conditions de vie. Faudrait-il cette fois y ajouter une modification de l’espèce humaine proprement dite ? Je n’y crois vraiment pas. A mes yeux, ceux qui annoncent ces changements radicaux sont encore sous l’influence du “tout-génétique” qui a dominé pendant les trente ou quarante dernières années. » [...]

Il faudrait donc se dire que la brave vieille humanité ne risque pas de laisser place de sitôt à ces cohortes de néohumains qu’annonce une futurologie fantastique. Pourrait-on alors en conclure qu’il existe une nature immuable de l’homme, une essence, et que toutes les techniques du monde ne sauraient l’altérer ? [...] N’existe-t-il pas des traits spécifiques de l’espèce humaine ? [...] La réponse d’Henri Atlan méritela plus grande attention, car elle évite de tomber dans des malentendus fréquents, qui consistent à penser que si l’homme est une partie de la nature, alors rien ne l’en distingue : «J e soutiens pour ma part qu’il n’y a pas d’essence de l’homme, mais bien une place particulière de l’homme, de la même façon d’ailleurs que n’im porte quelle espèce a sa place particulière. » [...]

 

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Notre interlocuteur est un biologiste mondialement connu, il a souvent écrit et affirmé que la différence entre l’inerte et le vivant est sans pertinence. Il a maintes fois souligné que toute la biologie

moderne est résolument mécaniste, au sens où les « lois de la vie » sont rigoureusement les mêmes que celles de la physique et de la chimie. Du coup, il paraît difficile de comprendre comment les humains peuvent revendiquer la moindre spécificité, alors qu’ils ne sont, comme tout le reste, que des amas de molécules..«Je ne dis pas que nous ne sommes que des molécules ! Je dis que nous sommes bien des assemblages de molécules, mais avec plusieurs niveaux d’organisation. Et ces niveaux d’organisation créent des propriétés irréductibles à celles des constituants. La propriété d’une cellule, qui est un assemblage de molécules, c’est d’avoir quantité de capacités que justement n’a pas chacune des molécules. Il y a plus dans l’assemblage que dans les parties ! » [...]

Il serait donc possible de soutenir qu’il n’y a dans le monde, dans nos corps et dans nos cerveaux, que des atomes et du vide, comme le disaient Epicure ou Lucrèce, et en même temps de se soucier d’éthique, de valeurs morales, de règles politiques. N’être fait que de molécules ne supprime en rien la question de la responsabilité [...] : « Une des propriétés de l’espèce humaine, dont on voit mal comment on pourrait penser qu’elle ne lui est pas spécifique, c’est ce que nous faisons en ce moment : se poser des questions sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, envisager le problème moral. Le fait de se poser des problèmes moraux, de chercher comment organiser la société de la meilleure façon possible en fonction de nos critères, c’est quand même spécifique de l’espèce humaine, ne trouvez-vous pas ? »

 

 


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