L’étang de Walden

 

téléchargement (2)Patrick Rambaud s’arrête au bord de l’étang de Walden. C’est à deux kilomètres de son village. Voyager, s’isoler, ce n’est pas forcément courir aux antipodes. Il s’en explique : « C’est en vain que nous rêvons d’une solitude lointaine. Elle n’existe pas… Je ne trouverai jamais dans les déserts du Labrador une solitude plus intense que dans certains coins de Concord, c’est-à-dire la solitude que j’y apporte. Noblesse et vertu, cela suffirait à rendre la surface du globe, partout, neuve et sauvage, riche d’émotions… »
Il va demeurer deux ans à Walden, dans la cahute qu’il a lui-même construite en planches. Il écrit : « Je gagnais les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner… »

Au début, très occupé à monter ses murs et à faire du feu, il néglige sa chère lecture, mais il lui arrive de comparer le ou-lou-lou du chat-huant aux poèmes de Ben Jonson… Il goûte le silence.

ela me rappelle un séjour dans un chalet de haute montagne. Sur le balcon, un ami s’affole : « Viens! Mais viens vite ! » J’accours. Je ne vois rien, dans la nuit, je n’entends pas un bruit. « Qu’y-a-t-il ? » L’autre, un peu inquiet, me dit : « C’est effrayant, non ? – Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si terrible ? – On n’entend rien ! » Le silence absolu fait peur. Seul le sang bourdonne dans les oreilles. Les marmottes sont endormies. Les rochers se taisent. Pendant la journée, Thoreau s’habitue à de nouveaux bruits domestiques qui lui paraissent des musiques : des écureuils piétinent le toit, un lièvre gratte sous la maison, des oies sauvages plongent, des oiseaux discutent… Il note les couleurs changeantes de l’étang, vert foncé ou bleu selon les heures ou les points de vue, mange un rat frit ou des myrtilles.

Cela lui suffit.

Il médite.

Bientôt, son champ de haricots l’obsède. Il le bichonne. Il maudit les vers qui le saccagent, puis, à la récolte, comme il en a beaucoup trop, il s’en va au village en échanger des sacs contre du riz. Thoreau n’a pas rompu avec Concord. Il va y observer les paysans avec un regard de zoologue, les considère de la même façon qu’une colonie de rats musqués qui s’affaire dans les marais. Il n’y voit aucune différence. Ne riez pas : les navigateurs solitaires d’aujourd’hui communiquent par télex, reliés à la terre ferme par des satellites, et ils naviguent sur des coques aux noms de moutardes et d’alcools forts. Thoreau ne songe pas à l’exploit. Ce n’est pas non plus Robinson dans son île. D’ailleurs, des curieux viennent le visiter, en se moquant sans doute du faux ermite, de l’original. La plupart de ces gens l’agacent. Avec d’autres il discute.

Surtout, il s’étudie lui-même, et, grâce à cette retraite, y consacre ses jours et ses nuits: « Une fois ou deux je me surpris àerrer dans les bois, comme un limier qui crève de faim, dans un étrange état d’abandon, en quête d’un gibier à dévorer tout cru. Aucun morceau ne m’aurait paru trop sauvage… » Les scènes barbares de la nature lui deviennent familières. Aux citadins qui s’extasient devant la course de deux poissons dans la rivière, il pourrait répondre que le gros cherche à manger le petit, qu’il n’y a rien de gracieux dans ce ballet vital. Il découvre ainsi sa part de sauvagerie et l’assume, en contrepoint de ses aspirations plus nobles. Il est primitif et spirituel. II l’accepte. Il devient un temps végétarien, parce qu’il répugne à sortir les boyaux du brochet qu’il vient de pêcher.

Qu’a-t-il découvert à Walden ?

Qu’on a beau apprendre toutes les langues de la terre, y compris celle des abeilles, filer à Zanzibar ou à Pékin, se conformer à mille coutumes, échapper aux cannibales et à des tempêtes, découvrir des territoires vierges, cela ne sert à rien. Le bout du monde est au bout de votre chambre. La seule exploration authentique est dans votre tête. Espionner les girafes ? Très bien. Courir la Terre de Feu ? Parfait. Devenir président ? Si cela vous chante. Voler dans les airs ? Bof… Des distractions. Des écrans qui vous empêchent de connaître votre mesure. Mieux vaut comprendre que la vie est en nous comme l’eau dans la rivière : il y aura des années sèches, des années fertiles, des années d’inondation…

C’est là qu’Henry rejoint le chef Red Cloud de la tribu Oglala, les chamans et les chasseurs Navajos, Shawnees ou Sioux. Comme Crow foot le Pied Noir, Thoreau pourrait nous dire : « Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle d’un bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au couchant. » Comme cette vieille femme Wintu, indienne de Californie qui se désole quand les mineurs d’or ont dévasté sa forêt, il nous prévient : « Les Indiens ne font jamais de mal, alors que l’homme blanc démolit tout. Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol. La roche dit :  » Arrête, tu me fais mal. » Mais l’homme blanc n’y fait pas attention. Quand les Indiens utilisent les pierres, ils les prennent petites et rondes pour y faire leur feu… Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ?.. Partout où il la touche, il laisse une plaie. »

 

 


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