Six conditions pour une adaptation heureuse

 

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Le sujet est vaste et prétendre en énoncer les conditions exhaustives est illusoire. Cependant, au fil des rencontres et des lectures se dégagent quelques traits évidents.

1. Lâcher prise 

S’adapter demande de la souplesse et donc souvent, d’abord, une prise de risques : oser lâcher sa peur et son désir de contrôle. Catherine Mélières s’est spécialisée dans la thérapie des personnes terrorisées par l’eau *. « Pour leur apprendre à nager, je dois d’abord les réadapter à ressentir ce que dit leur corps, dont elles se sont coupées. Les muscles tétanisés, elles coulent. Je vais donc suffisamment les rassurer, d’abord en les tenant dans mes bras pour qu’elles acceptent de se détendre et puissent découvrir que, ô miracle, un corps humain détendu flotte ! Pour beaucoup, cela passe littéralement par un processus de mort-­renaissance. Elles pensent : “Tant pis, je meurs !” avant de se lâcher dans un vide effrayant. Mais ensuite, quel délice ! L’adaptation à cette nouvelle sensation se répercute sur toute leur existence. Ce n’est pas seulement qu’elles nagent : des pans entiers de leur vie changent. » 

 

2. Cultiver sa vie intérieure 

« S’adapter, confirme Thomas d’Ansembourg, n’est possible que si l’on a confiance, donc si l’on se connaît soi-même et que l’on s’accepte. Une personne emplie de peurs est psychorigide et donc inadaptable. » Cet ex-avocat d’affaires devenu éducateur pour jeunes des quartiers difficiles, puis psychothérapeute et acteur de la communication non violente (CNV), a un leitmotiv : il pense que la citoyenneté est impossible sans intériorité. « Ce que m’apprend la CNV, c’est à m’adapter au monde en ne résistant pas à “ce qui est”, y compris à mes sentiments tristes, déprimés, agressifs, qu’il s’agit d’écouter aussi, pour me remettre sur mon chemin. Si je m’adapte à qui je suis vraiment, à mon “élan de vie”, je pourrai bien mieux entendre les autres et donc m’adapter au monde. Si Mandela ou Soljenitsyne sont devenus des modèles pour toute l’humanité, c’est qu’en prison, ils ont su cultiver, pendant des décennies, une intense liberté intérieure. » 

 

3. Préférer la simplicité 

On ne s’étonnera pas que ce conseil nous vienne de Pierre Rabhi. Ayant dû lui-même maintes fois s’adapter, « du Sahara aux Cévennes » (Albin Michel, 2002), tour à tour ouvrier, agriculteur bio, puis figure de proue de l’écologie, ce poète est d’abord un homme pratique. Sa démonstration la plus parlante porte sur les OGM. S’il s’en méfie, c’est notamment parce que ce sont des hybrides beaucoup trop sophistiqués pour pouvoir s’adapter aux changements chaotiques qui ont commencé dans la biosphère. Alors que la rusticité des espèces végétales anciennes, mises au point par la nature depuis des millions d’années, en a fait des « tout-terrain » capables de s’adapter à toutes les circonstances. « Pour l’humain, c’est pareil, dit Pierre Rabhi : je crois qu’il faut avoir intégré l’idée de sobriété heureuse pour pouvoir s’adapter au monde qui vient, en harmonie avec la nature et avec les autres humains. » 

 

4. Accepter l’optimisme 

Souvent, les optimistes paraissent moins réalistes que les pessimistes, donc moins adaptés au réel. Mais les anthropologues ont prouvé qu’à long terme, c’est le contraire. Pourquoi la sélection naturelle a-t-elle privilégié les optimistes ? Synthétisée par le Canadien Lionel Tiger, la thèse est la suivante : à mesure que le cerveau de nos ancêtres s’est développé, il leur a donné le fabuleux pouvoir de se projeter dans l’avenir, et donc aussi de visualiser les dangers à venir et, pire, leur propre et inéluctable mort. Ces visions insupportables auraient bloqué l’aventure humaine si, dans son « génie », la nature n’avait su adapter notre cerveau à la situation, mettant en place des mécanismes de sous-estimation du mauvais et de surestimation du bon. En d’autres termes, notre organisme triche sur la réalité, mais pour notre bien, puisqu’ainsi nous osons nous inventer des lendemains et bâtir des civilisations. L’humain adapté est optimiste (lire CLES n° 74). 

 

5. Donner du sens 

Cette leçon nous vient d’une zone sombre puisque le psychiatre Viktor ­Frankl en a trouvé l’inspiration à Auschwitz où il se demandait par quel miracle certains de ses compagnons réussissaient à « s’adapter » à l’enfer et à y survivre. La réponse qu’il trouva (et dont il fit plus tard la logothérapie), c’est que tout humain a vitalement besoin de sens. Sans cela, notre vitalité nous quitte et nous mourons. Trouver du sens en camp d’extermination était un exploit. Certains le plaçaient dans l’espoir de retrouver un être aimé. D’autres dans la certitude d’une œuvre à accomplir. D’autres encore dans la nécessité impérieuse de devoir rester humain face à la machine à chosifier. Et Frankl décrit ainsi la suite de sa découverte : si vous parvenez à sincèrement donner du sens à un monde qui, en soi, n’en a pas, alors un sens plus grand peut se révéler à vous, transfigurant votre vie.

 

6. Réinventer son passé pour inventer son avenir 

Le psychologue et philosophe Philippe Malrieu, qui fut aussi un grand résistant, disait qu’il y avait trois façons de s’adapter : par anticipation, en se préparant à agir ; par différenciation, en intégrant peu à peu les nouveautés ; ou de façon rétrospective, en reconstruisant le passé pour inventer l’avenir. Cette troisième façon peut laisser perplexe. Elle paraît évidente à Boris Cyrulnik qui, dans son dernier livre, « Sauve-toi, la vie t’appelle » (Odile Jacob, 2012), montre à quel point nous reconstruisons notre propre histoire, en mélangeant le réel et sa représentation fictive. « Peu nous importe la réalité “objective”, dit le neuro­éthologue, se raconter un passé cohérent est indispensable pour pouvoir s’adapter au réel. Mais cela nécessite une mémoire et un rêve, un projet d’existence : il faut n’être ni Alzheimer, ni désespéré comme un gosse de banlieue qui vit collé à l’instant. Inversement, donner un sens à sa vie permet de se libérer de l’instant. »

par Patrice van Eersel

 

 

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