Chanter, c’est jouir de l’existence

 

Le chant n’est pas une activité anodine. Il exprime notre personnalité profonde qui reste cachée lorsque l’on parle.. Il est aussi affaire de philosophie, de langue, de sensualité… Rencontre plein chant avec un philosophe fan de rock.

Chanter nous harmonise de la tête aux pieds et procure un sentiment de libération.

Le chant est d’abord intérieur, mais il s’adresse aussi à l’autre dans un rapport amoureux, érotisé.

Les techniques de rééducation aident à retrouver sa voix, donc sa voie.

Vous écrivez sur le chant un livre passionné et haletant qui traverse toute l’histoire de la musique. En quoi chanter intéresse-t-il le philosophe que vous êtes ?

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Il y a d’abord des raisons circonstancielles. Comme une bonne partie de mes contemporains, je suis fan de rock et j’avais envie de revenir à ce qui a bercé mon enfance et forgé mon adolescence. D’autre part, je suis romancier, et la question du rythme de l’écriture m’a fait m’interroger sur l’essence de la poésie : que signifie « faire sonner » une langue ? Et puis je vis avec une chanteuse lyrique. Le lyrisme constitue une passerelle brûlante entre littérature et philosophie. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche a fait porter toute sa pensée par une écriture proche du chant. En tirant sur ce fil, vous retrouvez toute la philosophie.  

De quelle façon ?  

Le premier à m’en avoir fait prendre conscience, c’est Kierkegaard, mon auteur de prédilection. Sartre aussi bien que Heidegger s’en inspireront un siècle plus tard. Que dit le maître danois ? Que le « Don Juan » de Mozart peut servir de point d’entrée dans la philosophie de l’existence. Pourquoi ? Cet opéra raconte le premier stade de l’existence : le désir, la vie effrénée, l’éros immédiat dont le chant est le médium par excellence. Pour résumer : chanter et exister sont d’abord proches pour des raisons de plaisir. Aujourd’hui, les neurologues nous apprennent que, dans le cerveau, les réseaux activés quand nous chantons (distincts de ceux du langage parlé) sont directement liés au « circuit de la récompense » : le fait même de chanter nous fait jouir d’exister, sans attendre un quelconque résultat extérieur. 

Peut-on expliquer cette jubilation ? 

L’une des modalités vient du fait que, comparé à la parole, le chant nous oblige à ralentir notre débit verbal. Ce ralentissement plaît aux humains. Il met par ailleurs en œuvre un instrument interne – nos cordes vocales, notre appareil phonatoire – dont les résonances portent notre corps vers le bien-être. Comme on accorde un instrument, chanter nous harmonise, nous mobilise de la tête aux pieds, nous métamorphose. Cette autotransformation est fascinante. D’autre part, la voix est un puissant ­marqueur d’identité : il n’en existe pas deux pareilles. Le chant s’appuie là-dessus : il s’enracine dans notre personnalité profonde. Chanter permet au « je » de s’exprimer. Mais il ouvre aussi sur une dimension où l’individu rejoint le collectif : le chœur harmonique est la métaphore d’une société idéale où chaque voix singulière trouve sa place dans l’arrangement commun. Chaque individu produit un son propre. Il s’agit de le trouver, avant de partir à la rencontre du son des autres. 

Comment trouver mon « son propre » ? 

Notre voix ne nous est pas donnée, il faut la chercher. C’est un travail, une quête. Je ne parle pas de techniques de vocalise, mais d’une exploration de soi. La plupart du temps, nous ne parlons pas avec notre vraie voix, notre « voix première ». Pour permettre à celle-ci d’émer­ger, il faut chanter. Quand vous chantez de toute votre âme, quelque chose de vous s’exprime que l’on n’entend pas d’ordinaire, au point que vous-même pouvez avoir l’impressiond’entendre quelqu’un d’autre. Procéder à ce travail de découverte n’est pas évident, parce que chanter nous révèle, nous dénude. J’avoue que je suis admiratif et stupéfait devant les chanteurs qui osent se produire devant un public : cette impudeur les rend tellement vulnérables à qui sait observer. 

Et si je chante faux ? 

Rien n’est plus irritant à entendre. Plus troublant aussi : comme s’il y avait une faille, une fêlure dans l’âme. Il est évidemment possible d’apprendre à se corriger par des techniques de rééducation. Celles-ci ne visent pas à « normaliser », mais à aider chacun à trouver sa voix, et donc sa voie. 

On a longtemps chanté à tout propos : lever, coucher, labour, semailles, récolte, naissance, mariage, enterrement, etc. L’homme moderne ne se trouve-t-il pas en manque, contraint à l’écoute passive de chanteurs professionnels ? 

Cette histoire de « passé chantant » est un vieux fantasme où l’on retrouve Rousseau et sa modernité désenchantée : il y aurait eu une humanité innocente et chantante avant notre humanité malheureuse et non chantante. En réalité, c’est faux. Nous continuons à chanter, sous la douche ou en voiture, mais aussi en groupe : il n’y a jamais eu autant de chorales.  

Vous-même, chantez-vous ? 

Comme beaucoup, je voulais avoir, adolescent, un groupe de rock. C’est resté à l’état de fantasme. Je chante toujours, mais en solitaire désormais. Et j’écoute ma femme… 

Peut-on savoir ce que vous chantez et quel effet cela vous fait ? 

Je chante essentiellement du rock, d’où la nécessité de m’isoler. Surtout du rock arty ou « indépendant », aux textes puissants. Nick Cave a été mon dieu (il l’est toujours). Que je les entende ou les chante, ses morceaux me bouleversent et me transportent, avec un sentiment extrême de libération. C’est comme si j’avais un autre corps, à côté duquel mon corps ordinaire ne ferait que vivoter. Je ne connais pas d’autre action qui mette le corps intégral dans cet état.  

Faire l’amour peut-être ?

Certes ! 

Vous semblez très agacé par l’idée que le monde se serait « désenchanté » et qu’il faudrait donc le « réenchanter »… 

images (10)Exact. Si j’ai eu envie d’écrire « Chanter », c’est en particulier par désir d’en finir avec cette nostalgie un peu aigre, ce regard négatif et dédaigneux vis-à-vis de la modernité et du temps présent. La vision d’une innocence première supposée m’exaspère. Elle confond l’origine des civilisations avec notre origine personnelle – cette éternité « magique » où l’on nous chantait des berceuses – et cela véhicule des idéologies rétrogrades. Par « désenchantement du mon­de », le sociologue Max Weber, au début du xxe siècle, entendait le recul du religieux. Il est vrai que le chant était lié au religieux et que celui-ci occupait l’essentiel de la vie sociale. L’humanité moderne faisant reculer l’emprise du sacré, un monde de chants et de cantiques a commencé à se dissoudre. Mais le chant n’a pas disparu pour autant. Porté par un autre contexte social, culturel, politique, artistique, l’enchantement s’est libéré des pesanteurs institutionnelles et ecclésiastiques. Tant mieux ! 

Cette histoire d’« humanité chantante » et d’« humanité non chantante » semble être un mythe répandu… 

Lévi-Strauss a montré que la plupart des cultures humaines nourrissent un mythe d’origine fondé sur le chant. C’est par un chant, qui guérit ou qui tue, céleste ou maléfique, porté par des oiseaux ou des sirènes, que le monde est censé être passé de l’inhumanité à l’humanité. Ce mythe est aussi important que celui du vol du feu, de la découverte du métal ou de l’agriculture.

 

N’y a-t-il pas des langues plus chantantes que d’autres ? Le « bon français » sonne monocorde, sans accents toniques, avec ses voyelles endiguées dans les consonnes…  

Cette question a passionné les XVIIe et XVIIIe siècles, débouchant par exemple sur la querelle des Bouffons où les défenseurs de la « musique française », regroupés derrière Rameau, s’affrontèrent aux partisans d’une ouverture vers d’autres horizons musicaux, notamment italiens, réunis autour de Rousseau. Ce dernier y consacra son fameux « Essai sur l’origine des langues ». Selon lui, en gros, les langues méridionales sont chantantes, liées aux émotions et à la sensualité, alors que les langues nordiques ne le sont pas, liées aux besoins et à la rationalité – point de vue discutable, évidemment, quand on songe qu’au même moment, Mozart révolutionnait le monde de l’opéra en imposant des livrets en allemand. Mais voilà, pour certains contemporains de Rousseau, l’allemand grogne, alors que l’italien déborde de sensualité. On trouve des textes hilarants à ce sujet. En réalité, toutes les langues peuvent se chanter, même si elles s’adaptent plus ou moins bien à tel ou tel type de chant. 

L’anglais semble le mieux adapté aux musiques d’aujourd’hui. 

Son avantage est peut-être de procéder par mots très courts, qui facilitent des chants hachés, violents, rapides, comme ceux du rock, où le sens des mots importe moins que la mélodie, ou même l’énergie, avec ses aspérités et sa rage, sa gouaille – je pense à l’accent vulgaire, cockney, de John Lennon. 

Vous avez des mots très durs contre la chanson française… 

A de rares exceptions près (Brassens, Brel…), je trouve qu’en France – où c’est « le sens » qui prime – trop de chanteurs se prennent pour des poètes… et ne le sont pas. Avec toujours cette fichue nostalgie, leurs chansons me donnent l’impression d’un frigo où l’on chercherait à conserver la « belle langue française d’antan ».  

Et que pensez-vous des nouvelles formes comme le rap ou le slam ? Le chanteur Brian Eno prétend que le meilleur rap est chanté en français. 

La prosodie hachée liée au français se prête à merveille au rap. Mais toute langue évolue et le chant accompagne cette évolution. Les nouvelles musiques peuvent froisser certaines oreilles, ou lasser. Mais l’histoire de la musique est celle d’une intégration progressive du « diable », c’est-à-dire de la dissonance. Prenez le jazz : il aurait sonné faux aux oreilles de nos ancêtres, perturbant leur image de l’harmonie. 

Votre livre est construit sur des chapitres ultracourts, ressemblant parfois à des sketchs dont beaucoup parlent de séduction et d’amour. Mais vous dites aussi que le chant est d’abord solitaire… 

Oui, parce qu’il se suffit à lui-même. Mais Roland Barthes disait que tout rapport à la voix est un rapport amoureux. Cela venait de Lacan qui faisait de « l’objet voix » l’objet érotique par excellence – d’attraction ou de répulsion. Exaltant la voix, le chant démultiplie son caractère sexué. Non sans paradoxe : pensez aux castrats dont le corps châtré a abouti à un résultat hyperérotisé. A la grande époque du baroque, leur voix faisait tomber leurs fans dans les pommes, provoquant des émeutes que même les Rolling Stones n’ont pas connues ! Le chant est ce qui nous paraît le plus ancré dans la nature, en particulier la nature sexuelle de l’individu ; et pourtant, aucune propriété humaine n’a été plus retravaillée, reconquise, façonnée par l’art. Cet inextricable mariage de nature et de culture me fascine. 

interview par Patrice Van Eersel pour clé

 


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