Conscience globale et impérialisme spirituel

 

 

Les religions produisent une conscience collective sur la question de la place de l’autre. Avec l’avènement des monothéismes, cela risque à tout moment de faire émerger un totalitarisme. Dans la tradition biblique, tout commence avec la construction de la Tour de Babel…

« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons! faisons des briques, cuisons-les au feu. Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom. » (Genèse 11) Ainsi commence l’histoire de Babel et de sa Tour, chronique biblique que Marie Balmary signala comme le premier cas de totalitarisme : projet et pensée unique, consensus forcené, enfermement communautaire uniformisant dans lequel les hommes renoncèrent au « je » individualiste et adoptèrent un « nous » fusionnel, qui, on peut le supposer, a dû éliminer ses dissidents.

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Dieu désapprouve. Il n’est pas au ciel. On ne l’atteint pas non plus dans un élan commun mais dans une relation singulière. Il éradique l’unanimisme de cette conscience collective en « confondant leur langage et les dispersant sur toute la face de la terre. »

On retrouvera souvent la tentation unanimiste dans l’Histoire et récemment dans la devise du IIIe Reich : Un seul peuple, une seule nation, un seul führer. La conscience morale de chacun devait s’effacer au profit d’une conscience collective à couleur de nationalisme mystique dont le contenu était asséné par la propagande du parti et imposé par une violence sans merci.

« Tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous », proclama le Président George W Bush dans un discours qui préparait l’opinion publique au Patriot Act et préludait à la légalisation de la torture et de la détention illimitée sans procès (vote de la chambre des Représentants et du Sénat le 28 septembre 2006). « Un peuple qui veut sacrifier sa liberté à sa sécurité est un peuple d’esclave, » prévenait Thomas Jefferson qui avait juré fidélité à la même constitution que son successeur. La conscience collective du peuple Américain semble avoir choisi. Entre ce degré de sécurité et conformité il n’y a qu’un pas. Il sera vite franchit. Unanimisme obligatoire. Babel n’est plus très loin.

La place de l’autre

Religion, dont on tire la racine de relegere / religare, signifie relier, recueillir ou relire. On y désigne un ou des Dieux et y assemble les hommes dans une même foi, autour d’une même lecture, en vue d’un même destin. Les religions sont productrices de conscience collective en cela qu’elles dictent des croyances et des valeurs auxquelles le croyant adhère.

Elles unissent, mais écartent aussi d’un même mouvement ceux qui n’ont pas la même foi, ne nomme pas Dieu du même nom, n’adhérent pas à la même chapelle, ne lisent pas le même livre, n’ont pas le lien du sang requis, ne célèbrent pas de la même façon. Elles modèlent et recueillent les mêmes (peuple élu, ecclesia, oumma) et désigne les « différents », les goyim, les païens, les infidèles. Nous et les autres.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », propose le Lévitique au peuple hébreu. (Lev 19 19) Réa (Ra), qui dit prochain en hébreu, signifie autre, différent. Ce mot, aperçu pour la première fois dans l’expression « arbre de la connaissance tov va-ra », traduit trop rapidement par bien et mal, signifie plus précisément ce qui est et ce qui est autre. Le prochain est donc tous les autres, y compris les « différents ».

Jésus précise le commandement du Lévitique : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, si vous réservez vos saluts pour vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? » (Mt 5 46) « Aimez vos ennemis » (Mt 5 44) « Donne aussi ton manteau… ne tourne pas le dos. » (Mt 5 40) Il nous permet de retrouver le sens de prochain étendu à toute l’humanité, sans condition de réciprocité, dans la conscience que nous sommes frères, nés d’un même père. Dans cet élan, le Dieu unique, tribal, des hébreux prend vocation universelle. On gagne la fraternité mais au prix du sacrifice des autres Dieux et de la tolérance. Le polythéisme était tolérant, par définition. Le Dieu unique est exclusif, voir totalitaire, par principe. On y a vu un progrès. Dieu unique, vérité unique, religion unique, conscience balisée, fraternité sans tolérance, croisades, inquisition, on connaît. Jésus annonçait le royaume et c’est l’Eglise qui est venue ! faisait remarquer Alfred Loisy. Fermeture. Retour à Babel. Dieu mélangea leur langue. Il redistribue les cartes.

Il n’y a de Dieu que Dieu. Mohammed et ses successeurs reprennent l’idée d’un Dieu unique à portée universelle et rassemblent ses fidèles dans la Oumma, communauté des croyants qui évoque une matrice par la racine umm, «mère», et donc une fraternité, mais seulement si Mohammed est son prophète. Tout homme qui ne s’en réclame pas pose un déni à ce Dieu et son envoyé et prend le risque d’être broyé par les ceux qui ne supportent pas la relativité de toute chose et de leur foi. Nous sommes encore frères, mais à condition d’adhérer. Et ensuite de se conformer. Caricature interdite. Blasphème à fleur de peau. Babel, le retour.

Sans la tolérance polythéiste, deux religions à Dieu unique – qui ont chacune vocation à occuper, voir à coloniser, la conscience collective – cohabitent mal.
La démocratie laïque tempère encore les impérialismes religieux. « Un homme une voix » est une réponse réaliste à Tu aimeras ton prochain comme toi-même et Il n’y a de Dieu que Dieu. Préférant le respect et l’égalité à l’amour, Dieu et ses révélations, la démocratie consulte le peuple. Il n’y a pas que Dieu. Le peuple est souverain.

En Asie

L’hindouisme et le bouddhisme poussent la frontière de la fraternité au-delà de l’espèce pour y inclure tous les êtres, l’Humain n’étant pas considéré comme une forme de vie à part mais comme un type d’être parmi les autres créatures douées de sensations.

Le monisme de Shankara (Inde, VIIIe siècle) soutient que Brahman est le seul être (rien n’existe en dehors de lui) et remet ainsi en question la notion même d’individu. Il s’explique ainsi : le fil dont on se sert pour tisser une étoffe est le même avant et après qu’on ait tissé l’étoffe. Il y a une différence de forme mais non de substance. De même l’univers est Brahman bien que des formes différentes le manifeste.

L’individu est présenté comme une construction mentale relative aux causes qui la suscite, ou encore comme un processus d’identification temporaire de l’être à une somme de phénomènes (un corps et des tendances faites de désirs, dégoûts, attractions, peurs etc.) qui se transforment constamment jusqu’à épuiser leur force de cohésion. Il n’a pas d’existence réelle. Tout ce qui possède une forme physique ou mentale est fondamentalement illusoire, irréel.

Lorsque Brahman, l’unique Soi-même, incarné dans un corps, s’identifie à ce corps, qu’il croit être distinct de l’univers, il devient inconscient de sa nature universelle. Cette erreur sans commencement, cette méprise, cette ignorance, cette illusion est la cause et l’effet du karma, la Loi de causalité qui enseigne que les actes produisent des effets qui se poursuivent dans une rémanence incommensurable. Mais celui qui renonce à se croire l’auteur de ses actes atteint Moksha, la délivrance, la libération, la connaissance constante et définitive de l’ultime réalité. Union avec Dieu pour les dévots, avec le sans-forme pour les philosophes. Délivrance finale de l’âme individuelle grâce à l’abandon de l’idée d’une âme et d’un être individuel.

Il n’y a ni moi ni autre ; nous sommes le même.

Ainsi Shankara tente-t-il de construire une conscience qui rassemble les individus dans la conscience d’un être unique.

Dans cette « conscience réservoir » (alayavijnana), les actes de chacun se répercutent sur tous et sur soi-même. Métaphoriquement, on dit qu’une vie est semblable à une goutte d’eau qui retourne à l’océan de la vie pour s’y dissoudre. Lorsqu’une nouvelle vie apparaît est-ce la même ou une autre ? C’est à la fois la même et une autre, puisqu’elle porte en elle quelque chose de toutes les autres. Nous sommes fils du passé, et pères de ce qui vient.

Mais le monisme de Shankara est ardu, exigeant et minoritaire. Comment penser « je n’existe pas » ? Les religions hindoues anciennes, fondée sur le Veda, ont classé les individus en castes et sous castes, brahmane, kshatriya, vaisya, sûdra, paria et mlécha, le barbare (l’étranger)… L’illusion d’être soi est le point du vue qui domine largement en Inde aussi.
Mais on y est tolérant. On y est libre de choisir son Dieu car Dieu est un darshan, un point de vue, une opinion.

Bouddhisme

« Tous les êtres ont été ou seront notre propre mère », affirment à leur manière et dans leur cohérence certains bouddhistes qui croient en l’infinie renaissance de soi-même à travers les espèces, et pour ouvrir un rapport à l’autre emprunt de compassion et de bienveillance. Idéal vécu par les végétariens qui possèdent la conscience que tout ce qui vit mérite compassion et entretiennent un respect sans limite de la vie.

L’enseignement et la pratique bouddhique sont centrés sur la conscience, aussi appelée esprit (semnyi).

L’esprit est un mais il a deux aspects qui se manifestent par deux consciences : Namshé, la conscience ordinaire, dualiste, est le cadre dans lequel se jouent le rapport moi-autre, les émotions et les confusions, et où chacun expérimente le monde, soi-même et l’attachement à soi-même. Et Yéshé, une conscience-sagesse, libre, lucide, déprise des appropriations et des émotions, et que l’on discerne dans l’état de présence, sans élaboration, ni attachement, ni distraction. La nature de l’esprit est vacuité. Disponibilité. Non-dualité. Equilibre.

L’esprit n’appartient ni à l’individu ni à la somme des individus mais il constitue le lien entre tous les individus. Dans sa pratique, le bouddhiste dédie en esprit le mérite de ses actes à tous les êtres, tous étant reliés au même et unique esprit. Point de salut sans le salut de tous. Ainsi, si l’esprit est vacuité, l’acte est compassion.

A la recherche d’une conscience collective spirituelle

Qu’est-ce qui nous unit ? Où est le même dans d’autre ? Comment prendre l’autre en compte ?

L’humanité se cherche une conscience collective « spirituelle » où se définit le rapport à l’autre. Dans sa quête de la vérité, elle a trouvé des différentes réponses forgées par des métaphysiques distinctes, mais un même idéal tissé d’amour et de compassion. Cependant, entre l’idéal et la réalité chacun fait des concessions à l’égoïsme, la peur, l’attachement, l’avidité… et divers autres intérêts.

Lucien Goldmann remarque que « chaque individu fait partie d’un nombre considérable de groupes, de sorte que sa conscience est un mélange unique et spécifique d’éléments de conscience collective différents et souvent contradictoires; de plus, il subit l’influence de groupes auxquels il n’appartient pas. »

images (6)L’économie sans conscience

Le libéralisme est la nouvelle religion sans Dieu à vocation globale. Nous y adhérons sans conversion mais par contamination. Des forces économiques auxquels chacun participe plus ou moins directement s’affrontent dans le ciel du commerce dont la doctrine essentielle est le profit maximum.

Un exemple parmi une multitude : les salariés confient leurs économies à des fonds de pension qui font pressions sur les dirigeant des entreprises qui emploient ces mêmes salariés pour qu’ils débauchent ou délocalisent, et cela pour accroître les bénéfices. Le client est aussi la victime. Mais il n’y a aucun responsable. Et personne ne peut y remédier. Le gérant du fond doit maximiser le profit du fond, sinon les salariés porteront leurs économies ailleurs. Le salarié au chômage n’achète plus rien et ne participe donc plus à la création de richesse. A terme, cela appauvrit l’ensemble. La doctrine du profit maximum est suicidaire. Sans conscience.

Ford, qui avait compris qu’il faut rémunérer largement ses employés si on veut les transformer en clients, payait les siens presque deux fois plus que les autres constructeurs d’automobiles. Inversement, l’accumulation exagérée de richesse entre peu d’individus détruit le système économique qui a généré ces richesses.

Le libéralisme ne reconnaît ni frère ni prochain, il ne discerne que le client et le concurrent. Il se soucie du droit – et abuse du droit – et aucunement de la justice. Le droit, c’est-à-dire le contrat, la commande, le client, le règlement, les traités internationaux, les concessions obtenues par corruption… sans la justice au sens de ce qui est moralement juste. La fraternité, le respect de la vie et de la Terre, et même la démocratie sont pour lui des idéologies rivales. La conscience collective qu’il promeut est l’absence de conscience. Il n’y a que des individus. Chacun pour soi et que croissent les revenus et le rendement.

Cependant, rien ne dure toujours. L’après-libéralisme n’a pas encore de nom mais il est en marche. Il s’organise autour d’une conscience collective qui s’alarme de l’aveuglement collectif. Il faut d’abord sortir de Babel.

C’est toujours ainsi que cela recommence.

 

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À lire de Patrick Levy :

Dieu croit-il en Dieu ? Edition Albin Michel / Question de.

  • Contes de sagesse , édition Dangles.

Le Kabbaliste , éditions Pocket.

 


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