On ne peut pas vivre l’instant présent sans mémoire

 

hesna katasPressés par le temps, nous avons tendance à oublier que nous avons une histoire, à tort, rappelle le philosophe pour qui notre mémoire fait de nous des vivants.

Ses élèves disent qu’ils n’ont jamais eu de prof aussi jovial. A 49 ans, si vous lui demandez pourquoi il est devenu philosophe, Frédéric Worms vous répond avec un immense sourire : “J’avais prévu bien d’autres choses !” Puis sa voix se pose : “Ce qui m’a poussé vers la philo a certainement été, entre autres, le besoin de répondre à des questions qui ne se posaient pas directement à moi, mais s’étaient posées à mes parents quand on les avait obligés à se cacher pendant la guerre. Les questions philosophiques peuvent mettre des années avant de se formuler consciemment.”

Tout un pan de sa vision du monde se trouve là, dans ce souci de relier son parcours à l’Histoire, non en mégalo, mais avec la sollicitude d’un homme soucieux des autres. De ces autres avec qui nous tissons le vivant relationnel sans lequel nous ne serions rien. Un tissage tendu entre passé et avenir et dont la trame change parfois, quand advient un grand “moment”, une rupture. Frédéric Worms s’est intéressé au “moment 1900” (quand l’esprit est revenu dans la philosophie, notamment grâce à Bergson) et au “moment 1940” (quand le sens de la vie a quitté l’abstrait pour devenir existentiel, individuel). Et aujourd’hui ? Nous vivons, dit-il, le “moment du soin” : des droits de l’homme à la santé pour tous, prendre soin d’autrui serait notre moyen de rester vivant.

 

Du sage bouddhiste au trader fou, aujourd’hui tout le monde prône la présence dans l’instant et cherche à se libérer du passé et de l’avenir. Quel regard posez-vous sur ce présentéisme omniprésent ?

Il pose problème quand il devient exclusif. Bien sûr qu’il faut être présent ! Ceux qui s’enferment dans le passé ou qui ne savent que se projeter dans une rêverie d’avenir vivent mal. Mais il y a d’autres rapports possibles au passé et à l’avenir que ces hantises ou ces rêveries. Qu’est-ce qu’un présent bien vécu ? On cite toujours les épicuriens grecs et leur devise « Carpe diem » (« Cueille l’instant présent »), en oubliant qu’ils accordaient une grande place à la mémoire. Ils disaient : « Si l’instant est douloureux, convoque tes souvenirs heureux. » Albert Camus s’y réfère volontiers, se plaisant à revenir sur les moments de grand bonheur, dans la nature, au soleil, avec ses amis, ses amours, etc. Cela n’est pas toujours facile. Quand vous êtes affamé, vous souvenir des festins d’antan peut au contraire accentuer votre souffrance. 

Une chose est cependant certaine : le présent est ancré dans notre corps. On pourrait même dire que c’est le corps qui définit le présent. Par exemple dans l’urgence vitale. Si j’ai soudain une attaque cardiaque, là, sous vos yeux, ou si un tremblement de terre secoue l’immeuble où nous nous trouvons, plus rien d’autre que nos corps ne comptera à cette seconde. Et l’oubli de tout le reste sera très légitime. Mais une fois ce moment passé, notre présent lui-même exigera d’être replacé dans le temps : une mémoire vivante et non pas une hantise, un futur en train de se faire ici et maintenant. Même le sage, plongé dans l’« éternel présent » d’une contemplation du monde, sera soumis à cette exigence : lui aussi, tôt ou tard, devra se replacer dans une mémoire et une action où il retrouvera les autres et le monde. Autrement nous ne serions pas humains.

Vous travaillez sur deux axes dont vous dites qu’ils définissent la vie humaine : la mémoire et la vulnérabilité, mais aussi la création et l’avenir…

Oui, et ces deux axes sont liés. La mémoire augmente notre vulnérabilité qui est celle de notre vie corporelle, mais aussi de notre identité. L’homme peut souffrir de ses souvenirs. Il peut aussi perdre la mémoire. C’est pourquoi la maladie d’Alzheimer est si symbolique de notre temps. Elle replie la personne dans l’instant, ne la déployant plus du tout dans la durée, cette grande oubliée de la pensée contemporaine. Mais la mémoire est aussi une force, une source de création ouverte sur l’avenir. Elle est ce qui étend notre intelligence dans la durée et la rend vivante, donc vraiment humaine. C’est d’ailleurs pour cela que, comme tout ce qui est vivant, elle peut tomber malade. Le philosophe Georges Canguilhem faisait de la « possibilité de la maladie » la définition même de la vie – la défaillance de la mémoire n’étant pas la moindre de nos vulnérabilités. Seul ce qui est vivant peut tomber malade.

 

Qu’est-ce qui relie entre elles mémoire, vulnérabilité et création ? 

La relation à l’autre. Nous vivons certes à une époque fascinée par la vulnérabilité et nous devons nous garder de tomber dans une « victimisation » générale. Mais c’est bien notre marque de départ. Que nous le voulions ou non, nous sommes nés totalement vulnérables et n’avons pu exister que parce que quelqu’un d’autre s’est occupé de nous. Nous avons tous été bébés, puis enfants, nous risquons tous d’être plus tard malades, accidentés, dépendants. Le paradoxe est que cette faiblesse est aussi une ressource : admettre notre fragilité relationnelle, c’est aussitôt reconnaître notre ressource relationnelle. Avant d’être des individus, nous avons été en relation ; la relation a fait de nous des individus capables d’être autonomes et créateurs ; mais être un individu, c’est encore créer des relations, en inventer d’autres. Ainsi, nous ne sommes pas seulement dépendants et passifs, nous sommes autonomes et actifs, mais nous le sommes toujours dans la relation. 

 

Mais de quelle manière l’autre intervient-il dans ma mémoire ?

De différentes façons. D’abord quand la mémoire est souffrante : nous avons tous des souvenirs négatifs que nous voudrions oublier. Le romancier John Cowper Powys en a fait une clé de son œuvre : selon lui, il faut oublier l’insupportable pour vivre enfin, pour renaître. Et il en veut terriblement aux psychanalystes, ces « partisans de l’atrocité » qui exigent que nous nous souvenions des horreurs passées, sous prétexte qu’elles constitueraient le « réel » – lisez notamment « L’Art d’oublier le déplaisir » (José Corti, 1997). Ce refus peut se discuter, mais une chose semble sûre : on ne peut affronter seul la mémoire douloureuse. Cet affrontement avec notre intimité passe de façon étonnante par le partage avec autrui – que celui-ci soit un psychothérapeute ou pas. Pourquoi ? Parce que c’est l’individu, le « soi » lui-même qui est atteint, et pas seulement une partie de lui. Comment donc pourrait-il « se » soigner seul ? S’il n’a pu correctement se constituer, c’est souvent à cause des relations ; il pourra se reconstituer, mais seulement par des relations.

Cela dit, le bonheur, et donc la mémoire heureuse, passent également par la relation à l’autre. Pourquoi ? Parce que le bonheur, lui aussi, est menacé de bégaiement. Ce danger-là nous apparaît surtout sous l’angle de la mauvaise expérience que nous nous complaisons à ruminer comme un disque rayé (nous avons tous cette propension à revenir mille fois, tout seuls et en vain, sur ce qui nous a blessés). Mais le disque peut aussi se rayer dans l’ordre positif : prenez le « je t’aime » que l’amoureux répète pour la millionième fois à l’astre de sa vie. Là, c’est Kierkegaard qui démine le terrain. Dans « La Répétition », il montre les deux pièges possibles : soit le « je t’aime » reste superficiel et se répète à vide, n’inscrivant rien dans l’existence de qui que ce soit, se perdant dans les sables du donjuanisme ; soit il s’adresse au ciel de « l’amour éternel », sublime et platonique, mais ne s’inscrit là non plus dans aucune vie personnelle. Pour faire en sorte que cet amour s’adresse à un être réel, il faut que l’autre existe enfin pour de bon, dans sa chair et dans la nôtre, dans notre mémoire et dans la sienne.

Cette place de l’autre dans notre mémoire fait aussi que nous nous souvenons personnellement de choses que nous n’avons pas vécues…

Oui, toujours à cause de cette dimension relationnelle qui touche à la vie familiale, morale, politique, et qui rejoint aussi l’Histoire où notre biographie prend un sens. C’est le cas de chacun, et c’est pourquoi il faut l’affronter sur les deux plans, individuel et collectif. Chacun le fait à sa façon. Dans « Revivre », je réfléchis sur tout cela d’une manière philosophique et politique, mais j’affronte aussi une expérience individuelle. Mon expérience propre, les blessures que m’a transmises mon histoire. C’est pour cela que l’on devient philosophe !

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Boris Cyrulnik en parle bien dans « Sauve-toi, la vie t’appelle ! » (Odile Jacob, 2012) où il raconte comment sa mémoire s’est arrangée pour protéger l’enfant en fuite qu’il fut pendant la guerre, en mélangeant fiction et réalité. Ce mélange lui a été bénéfique. A quel moment peut-il devenir délirant ?

Toutes nos mémoires personnelles sont fondées sur un mélange de fiction et de réalité, d’expériences objectivement vécues et de questions totalement subjectives. A quel moment la « légende personnelle » ou le « roman familial » deviennent-ils délirants, pathologiques ? Sans doute quand on perd le « critère de vérité » dont parle Paul Ricœur dans « La Mémoire, l’histoire, l’oubli » (Points Seuil, 2003) et qui est un critère de santé. Illustrons-le justement avec l’histoire de Cyrulnik : un demi-siècle plus tard, il enquête sur ce qui lui est arrivé, enfant, et s’aperçoit qu’en maints endroits, sa mémoire a inventé des choses qui n’ont pu exister. Mais il ne s’entête pas. Il admet sa propre affabulation, lui trouve une explication, dénoue le réel du fictif. 

Le délirant, lui, refusera ce dénouement et décrétera qu’il s’agit d’un tout inextricable. Ou pire, il niera le réel. A l’échelle collective, ce déni peut devenir négationnisme. Une pathologie groupale plus répandue qu’on ne le croit. Au Rwanda, par exemple, on a pu constater que les génocidaires allaient jusqu’à nier les faits au moment même où ils les commettaient. 

Citant Karl Marx et Winston Churchill, vous dites qu’« un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre ». Appliqué au négationnisme, c’est effrayant.

Aussi bien à l’échelle individuelle que collective, revenir sur son histoire est un indispensable travail, tout à la fois moral, critique et thérapeutique. Il ne faut pas craindre son histoire. C’est le seul moyen de dissocier un acte du sujet qui l’a commis. Cela pose au minimum la possibilité du pardon : pour pardonner, il faut que l’autre ne se réduise pas à ce qu’il a fait. Si les Allemands n’avaient pas admis ce qu’ils avaient fait sous le iiie Reich, l’Europe n’aurait jamais pu se construire. A l’inverse, le délire consiste à confondre une communauté avec les actes que ses représentants ont pu commettre.

Selon vous, on ne peut avancer, évoluer, grandir qu’en étant blessé et en surmontant cet obstacle. Vous est-il arrivé de remercier un obstacle ?

Oui certainement, après-coup du moins. Une maladie, une perte, un échec… Plus précisément, on ne remercie jamais le négatif lui-même, bien sûr, mais la ressource qu’il nous a obligés à réveiller. Le négatif reste négatif. On ne peut pas souhaiter la pauvreté ou la maladie. Mais le paradoxe de la souffrance, c’est qu’elle fait se sentir vivant et que beaucoup de gens préfèrent ça plutôt que rien : au moins ils se sentent « sur scène » et non pas assis dans un fauteuil à regarder le spectacle du monde, ce qui est la grande illusion de la société actuelle. 

 

Qu’ont en commun les moments charnières de notre itinéraire personnel, ceux où nous nous disons : « Ouf ! Enfin, je vis ! »

Tous ces moments embrassent le temps dans sa durée. Ils se situent simultanément avant et après l’épreuve. Une fois celle-ci passée, je prends conscience du danger que j’ai couru et du bonheur présent qui m’ouvre la porte de l’avenir. C’est aussi ce que j’appelle « revivre ». Le grand paradoxe de ce verbe, c’est que nous croyons « vivre » une expérience pour de bon la première fois, et ne faire ensuite que la « revivre » de façon plus ou moins édulcorée. Alors que c’est l’inverse – toute l’œuvre de Proust est consacrée à le prouver. En réalité, quand nous vivons une expérience la première fois, nous ne le savons pas, ou quasiment pas. Nous ne l’assumons vraiment qu’ensuite, quand nous la revivons. Cela paraît fou, mais je crois qu’il en est ainsi : dans l’ordre de l’intensité et du vécu mémorisé, revivre vient avant vivre ! C’est ce qui fait que nous ne sommes pas des animaux, mais des humains vivants, inscrits dans un monde naturel mais aussi culturel, dans l’espace et dans le temps.

 

Frédéric Worms par Patrice van Eersel

 

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