Archive pour 7 février, 2016

Krishnamurti, la nature et la vie

 

Qu’est-ce que la nature pour notre sage ? Ne tombe-t-il pas dans les rets d’une idéologisation de la nature, si prégnante du Romantisme à l’Ecologisme, en particulier dans ce que l’on nomme aujourd’hui « l’écologie profonde » ?

La nature, en tant qu’être vivant, faisant partie du Grand Vivant, est d’abord ce qui s’oppose, instinctivement, aux engluements du passé et de la mémoire. Si l’instinct répète, il le fait dans une mouvance qui est toujours de l’ordre de la création universelle. L’être naturel ne construit pas de savoir sur les choses. Il ne s’empêtre pas dans des représentations qui l’éloigneraient du contact immédiat avec ce qui est, pour le meilleur ou pour le pire. Si le vautour attend encore avant de fondre sur le rat des champs qu’il observe, ce n’est pas par réflexion ni représentation imagée. Seul l’instinct lié au devenir même de la vie d’instant en instant, lui commande de ne rien faire. Une seconde après, il tombera soudainement sur sa proie innocente. Une minute plus tard, peut-être succombera-t-il lui-même sous les balles d’un chasseur illégitime ?

nature sauvage

Qu’est-ce que la nature ?

La nature fait partie de notre vie. Nous sommes issus de la graine et de la terre et nous faisons partie de tout cela mais nous oublions vite que nous sommes des animaux comme les autres. Pouvez-vous être sensible à cet arbre, le regarder, en voir la beauté, écouter le son qu’il produit, être sensible à la moindre petite plante, à la moindre mauvaise herbe, à cette vigne vierge qui monte le long du mur, aux jeux de lumière et d’ombre sur les feuilles ? Il faut être conscient de tout cela et éprouver un sentiment de communion avec la nature qui nous entoure. (1994, p.71)

L’homme ne sait contempler la nature parce qu’il projette sans cesse les images de sa détresse ou de sa volonté de maîtrise sur elle. Ses représentations embourbent la nature dans un calcul utilitaire et fonctionnel. La nature n’a aucun droit bien qu’elle soit l’expression du vivant. L’homme lui impose sa toute-puissance désastreuse. Il ne se contente pas de l’aménager (« l’aménagement du territoire » comme disent les technocrates), il la détruit systématiquement, au nom de la survie humaine (dans certaines régions sous-développées) ou au nom du profit de quelques-uns.

Pour cela il nous faut passer par la pensée, par l’image. Sans elles nous serions capables de nous rendre compte du mal que nous infligeons à la nature. Avec la pensée nous rationalisons nos comportements en les situant dans un « ordre des choses » que d’aucuns nomment le « réalisme » lorsqu’ils sont soumis au feu critique des poètes.

Lorsqu’on est capable de voir sans préjugés une image, quelle qu’elle soit, alors seulement peut-on entrer en contact direct avec ce que présente la vie. Tous nos rapports sont imaginaires, en ce sens qu’ils s’établissent sur des images que forme la pensée. (1994, p. 63).

Les images éliminent l’amour authentique et notre rage de tuer, de détruire, s’en donne à coeur joie. Saccager la nature devient un jeu non seulement d’enfant mais d’adulte. En juillet 1995, dans une province française assez sèche mais où l’on fabrique du vin de qualité, un inconnu n’a pas trouvé mieux que de gaspiller l’eau précieuse d’un vieux village en ouvrant les vannes d’un petit barrage. Ailleurs on jette allégrement le mazout des cuves de pétrolier dans les eaux du large à moins que l’on stocke des déchets nucléaires dans les fonds sous-marins ou dans des décharges proches de nappes phréatiques. Les êtres humains aiment tuer comme le remarque Krishnamurti.

Les être humains aiment tuer, soit les autres humains, soit les animaux qu’il s’agisse d’un daim des forêts aux grands yeux inoffensifs, ou d’un tigre venant d’attaquer le bétail. On écrase délibérément un serpent sur la route, on prend au piège les loups ou les coyotes. Des gens très bien vêtus et très gais s’en vont avec leurs précieux fusils tuer des oiseaux qui, l’instant d’avant, chantaient encore. Un jeune garçon tue un geai bleu caquetant avec un revolver à plomb et parmi ses aînés, nul n’a le moindre mot de pitié, et personne ne le gronde ; tous, au contraire, le félicitent d’être si fin tireur. (1994, p. 53)

Cette attitude est quasi permanente en Occident. Elle est acquise et développée par notre culture de domination et de compétition. Nous avons beaucoup à gagner dans la rencontre interculturelle à cet égard. L’Orient semble posséder une autre sagesse.

Pour l’Occidental, les animaux n’existent qu’en fonction de son estomac, ou en vue du plaisir de tuer, ou simplement pour la fourrure qu’ils procurent. Et à l’Oriental, on enseigne depuis des siècles, à travers des générations, de ne pas tuer, d’avoir pitié et compassion envers les animaux. (1994, p. 53)

Seul le poète peut nous questionner, du fond de notre propre culture, sur le mystère de l’assassinat d’une alouette en plein vol, comme l’écrit René Char : Fascinante, on la tue en l’émerveillant 

Et ce n’est peut-être pas pour rien que François d’Assise ou le poète O. de L. Milocz avaient l’écoute des oiseaux.

Quand apprendra-t-on à voir la grâce et la formidable puissance de la nature, par le biais de la multitude de ses créatures ?

Krishnamurti, un jour, à été touché par la puissance féline d’un tigre mangeur d’homme en Inde.

C’était un très grand animal, superbement strié. Ses yeux étincelaient dans la lumière des phares. Il s’approcha de la voiture en grondant et se glissa tout près de la main tendue, quand l’hôte dit : « Ne le touchez pas, il est trop dangereux, faites vite, il est plus rapide que votre main ». Mais l’on sentait cette énergie, cette vitalité de l’animal, une vraie dynamo. On ressentait à son passage une étrange attirance. Puis il disparut dans les bois (1994, p. 92).
 

Krishnamurti a eu envie de toucher, de caresser le merveilleux animal. Il n’avait aucune peur. Il était en communion parfaite avec cette masse vitale et odorante qui frôlait la voiture. Aurait-il été mordu si ses amis ne l’avaient pas préservé ? Nous ne le saurons jamais. Mais gageons que sans la peur de l’un la peur de l’autre a peu de chance de se développer. Krishnamurti était sans peur et plus encore, il était le tigre même. Comment le tigre aurait-il l’instinct de se dévorer lui-même ?
 René Barbier (université Paris 8)

Hommage à la plante

PLANTE

La relation de l’homme au végétal et l’influence de l’arbre sur l’homme. Pensées, essai philosophique et requiem à lire, à la mémoire de ces êtres oubliés.

Arbre de sève, homme de sang : imaginer ce qui existe entre deux êtres, s’évertuer à le chercher sans rien pouvoir prouver… celui qui se trouve dans l’impossibilité de témoigner du lien intime et « viscéral » qui l’uni à l’autre, démuni jusqu’à en pleurer, n’a-t’il d’autre choix que ces mots pour exprimer son désarroi :

« Arbre mon frère, que puis-je témoigner ? et si tout cela n’était que du vent, que l’expression de mon esprit délirant !J’ai peur de me tromper, faute de pouvoir prouver. »

Alors, lecteur, pardonnes à l’humble penseur, de te bousculer, au travers de l’arbre, dans ta manière de regarder le végétal sans qui tu ne serais pas !

L’homme, l’arbre et le Règne Végétal

Semer du blé pour le faucher et faire pain de ses graines ; semer du gazon pour le tondre et faire tapis de ses brins ; planter des laitues pour les couper et faire salade de leurs feuilles … quoi de plus normal.

Il n’y a pas là de quoi faire s’interroger l’homme sur l’existence d’une vie dans la plante et encore moins de l’existence d’une vie de plante : la pomme de terre est la soupe de l’homme et le lin sa chemise.

Et si l’arbre existait parce qu’il est seul, dans l’immensité de son Règne, à pouvoir signifier à l’homme l’existence du végétal ?

Notre vue porte loin au-dessus des herbes, et si notre regard s’abaisse parfois pour s’extasier du sexe des plantes que nous croyons faits pour notre seul plaisir, aucun végétal ne pouvait, autre qu’un arbre, réussir à laisser planer un doute quant à notre supériorité autoproclamée.

L’arbre nous domine, plus haut, plus gros, plus longévif que nous !

Bien sûr, l’arbre nous donne ses pommes, ses fleurs de tilleul, son bois d’olivier, son ombre aussi, mais que l’arbre disparaisse, et c’est un vide qui s’installe, et bien plus que celui d’un espace. Il y a en nous un manque, une absence… un doute.

Il fallait un arbre pour que l’homme voit l’herbe.

L’arbre, perturbant et vénérable

L’homme, dans sa grande agitation, dans l’effervescence bruyante de son quotidien, ne voit pas les frémissements de la croissance d’un arbre et n’entend pas les murmures à peine audibles de son existence. Rien de ce qui fait la vie d’un arbre n’a de commun avec ce qui fait la nôtre.

L’homme, malade de ce que l’on appelle anthropomorphisme, qui le pousse sans cesse à voir au travers de l’animal les reflets de ses propres attitudes et sentiments, est incapable d’attribuer à l’arbre, à la plante, le moindre comportement, la moindre manifestation qui lui ferait penser à sa propre existence.

C’est là le paradoxe de l’animal bruyant face à la plante muette, de l’homme agité devant l’arbre inanimé, des cris de manifestation d’une vie contre les silences d’une autre existence !

Stoïque face aux éléments et aux adversités, impassible au temps qui passe, immobile et constant au lieu qui l’a vu naître, muet, l’arbre est l’incarnation même d’une puissance qui nous dépasse, d’une force qui nous surpasse. Il a cette « remarquabilité », cette « vénérabilité » qu’aucun autre être vivant n’est capable de provoquer en nous.

Parfois l’homme s’interroge sur l’arbre, imagine son ineffable sagesse, admire sa vie à l’envie, interprète ses silences comme des messages spirituels.

L’esprit de l’homme frissonne aux énergies de l’arbre !

L’homme, l’arbre et la mort

En coupant un arbre, la tronçonneuse par son bruit, ne laisse aucune chance d’entendre des cris de douleur, ni un dernier souffle ! Pourtant, même dans un silence absolu, personne n’entendrait le moindre râle, car l’arbre ne meurt pas ainsi.

L’arbre est multiple et toute partie est vie ; chaque branche, chaque feuille, chaque bourgeon est vie. Nulle bouche pour laisser s’échapper les cris, nul cœur pour s’arrêter de battre, nulles mains pour se tendre vers le ciel et implorer une ultime grâce. Si petits soient les morceaux que l’on aient fait de l’arbre, si nombreux soient les tronçons qui résultent de sa découpe, chacun meurt avec le même silence.

Longue agonie, indescriptible, ou chaque cellule, chaque unité de vie abandonne sa vitalité, laissant celles qui l’entourent tenir prise, encore, un peu, puis mourir à leur tour, une à une, seules, dans l’anonymat absolu puisque l’homme n’en peut rien percevoir.

Quand la bûche est livrée au séchage puis au brûlage, quant la bille est livrée au sciage puis au menuisage, quand la souche est laissée au sort de l’abandon, il en est ainsi de la mort de ce qui fut l’arbre.

L’homme ne pleure pas en voyant mourir l’arbre, parce qu’il ne le voit pas mourir, il ne l’entend pas mourir.

Si l’homme pleure, c’est qu’il croit voir mourir un arbre, mais l’arbre ne meurt pas quand on croit qu’il meure ! l’arbre meurt quand il n’est plus arbre, quand il n’y a plus de pleurs. La feuille, la bûche, la bille meurent sous nos yeux, chaque partie lentement, un peu plus chaque jour, mais il n’y a plus d’arbre sous nos yeux, plus d’arbre, tout simplement !

Il a le pouvoir de disparaître sous nos coups sans se tordre de douleur, sans hurler . Il nous épargne tout ce que l’animal nous impose dans sa souffrance à la mort. Il nous exonère de la culpabilité, nous dispense du repentir.

Par sa manière même de mourir, l’arbre nous fait la grâce de son indicible grandeur.

Ecrit par Jean-Luc Mercier

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