La nature édénique

Au pays des Lumières, de la raison raisonnante et de l’exception humaine, la nature est assignée à tenir son rôle d’environnement, de milieu destiné à accueillir ce qui se tient en son centre : l’homme. Pour les humanistes, l’environnement pourvoit ce que la niche procure au chien : un habitat (c’est d’ailleurs le sens littéral du mot « écologie », science des habitats). Et s’il convient de protéger celui-ci, c’est en vertu du principe qu’il faut ménager sa monture pour continuer la marche. Au royaume des forêts, là où il n’y a pas de traces du travail de l’homme, il existe un terme pour désigner la nature intouchée, édénique : wilderness. Les Américains ont forgé ce mot, les Français n’en ont pas de traduction. 

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Quand oserons-nous déclarer notre amour à la nature pour elle-même, sa beauté pure et non pas les fruits qu’elle nous procure ? Quand serons-nous prêts à sanctuariser, à la surface de la planète, d’immenses cathédrales sauvages préservées de l’homme ? Dans les sociétés du progrès, interdire à l’homme des espaces naturels passe pour un grave manquement à la civilisation. Même les mesures de moindre envergure rencontrent l’opposition des sicaires du genre humain. On s’avise de classer la mer d’Iroise en parc naturel ? Complainte des pêcheurs. On lâche quelques ours dans les Pyrénées ? Larmoiement des bergers. On veut interdire la circulation dans une vallée ? Thrènes des routiers. A chaque fois, la même rengaine servie sur le mode corporatiste : il est intolérable de sacrifier les intérêts des hominidés sur l’autel d’une vision rousseauiste ! Chaque jour disparaît une parcelle de jungle primaire équivalente à la superficie de Paris. Dans dix ans, ces forêts des origines n’existeront plus, rayées de la carte par la voracité humaine. Jusqu’ici, seule une poignée d’anarchistes et d’écologistes radicaux, américains pour la plupart, de la trempe d’Edward Abbey, ont osé rétorquer à leurs détracteurs que le genre humain pouvait se passer des pêcheurs et des camionneurs, mais pas des forêts et des espèces sauvages. 

La possibilité d’une vie sauvage

A la lumière des écrits d’Abbey, l’écologie politique d’aujourd’hui se révèle bien fade, prétendant seulement assurer l’avenir de l’homme et souscrivant à la rentabilité économique. Mais connaître l’existence d’espaces vierges et d’espèces sauvages n’est-il pas aussi vital que le pain ? Imaginer la survivance d’un carré inaccessible ne fortifie-t-il pas l’être ? L’enjeu de la préservation de la nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. 

Pour le philosophe Jean-Clet Martin, tout gravite autour du concept de nature. Le propre du monde, c’est qu’il est un tout, il n’y a pas de choses inutiles ; comme le nombre pi, tout ce qui peut exister se trouve à l’intérieur du cercle. Si on ôte une seule partie, il n’y a alors plus de cercle. Plus de vie. On en revient aux questions essentielles : quels sont les messages que nous envoie le vivant ? Quel signe est contenu dans le vol d’un insecte ? Y a-t-il dans la partition de la nature une clé pour accéder au divin ? Déclarons comme Haskell notre pensée païenne, revigorante et pleine de sève. L’écrivain Ernst Jünger disait : « Toucher du bois, une superstition ? Chacun sait que les dieux habitent dans les arbres ! » La preuve que sans amour, sans foi et sans révolte, il n’y a pas d’écologie.

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