Le bonheur – c’est trouver la Sagesse

 

Tout le monde y aspire, mais tout le monde le sait fragile, à la merci d’un accident de santé, d’un aléa de l’existence, d’une déprime insidieuse. Les bonheurs « officiels », ceux des croyances traditionnelles et des grands mirages politiques (changer la vie ?), ont, pour le moins, déçu. On a enfin compris qu’il valait mieux, dans ce domaine, ne rien attendre du collectif. Mais on ne réalise pas toujours à quel point les médias, omniprésents dans nos vies, dégagent de sinistrose. Radios et télés sont devenues des robinets à malheur, martelant drames et catastrophes dans nos têtes fatiguées. Certes, l’effet de bonheur relatif peut jouer : « Encore un jour où je n’ai pas été égorgé en Algérie, où je n’ai pas perdu mon emploi. » Mais le non-malheur ne suffit pas à nous faire accéder au bien-être.

SAGESSE 1

Aussi chacun en est-il venu spontanément à modérer ses aspirations. Et si le bonheur de vivre n’était qu’une série de petits bonheurs ? L’exemple le plus actuel de cette félicité minimaliste est le succès, totalement imprévu, des livres de Philippe Delerm, depuis La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Gallimard, coll. L’Arpenteur). Il est exceptionnel qu’un auteur voie trois de ses livres à la fois sur la liste des meilleures ventes. Aucune ambition philosophique dans ses textes, mais un message implicite : le bonheur est peut-être à la portée de ceux qui savent le voir, sous leur nez, au long des heures. Une saveur, un souffle d’air frais, un regard, une atmosphère : pouvoir les capter, et s’en réjouir, ce serait ça, le bonheur. Ce ne serait que ça ?
Autre dessin : un couple regarde son jardin, par la baie du salon. Passe un lapin. « Si c’est ça, le point fort de notre journée, il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond. » C’est vrai que boire son Lavazza en fermant les yeux, comme dans les publicités, procure une satisfaction. Mais peut-être pas assez grande pour nous prémunir contre le tragique de l’existence. Il y a pourtant là une leçon de modestie : le bonheur ne se trouve peut-être pas au ras de la moquette, mais il n’est pas davantage dans les nuées.

Et c’est ici que l’idée de sagesse tombe à point.

Pas la sainteté, ni quelque destin d’exception. Juste une aspiration, pour vous, pour moi, vers ce qui peut, au-delà de la première gorgée, transcender un peu notre vie, sans nous raconter des histoires.
Reconnaissons-le : la sagesse, ça ne swingue pas vraiment. Ça ferait même club du troisième âge. Rien à voir avec les grandes transes médiatiques, et rythmées, qui accompagnent les tournées papales. Ceux-là, au moins, habités par la foi, font l’économie des problèmes existentiels.

La sagesse, sous sa forme actuelle de « spiritualité laïque », illustrée par les livres de Jean Daniel comme Dieu est-il fanatique ? (Arléa), ainsi que La Sagesse des modernes (Robert Laffont) de Luc Ferry et André Comte-Sponville, nous renvoie à ce qui fut, il y a vingt-cinq siècles, commun aux philosophes grecs, aux premiers bouddhistes et à Confucius : pour mieux vivre, pour moins souffrir, pour accéder au bonheur, mieux vaut travailler sur soi-même plutôt que de tout miser sur une croyance extérieure ou sur un quelconque sauveur. C’est à la fois « connais-toi toi-même » et « compte d’abord sur toi ! ». Non que l’accès à la sagesse soit aisé. Qui serait assez fou pour se vanter d’être sage ? Mais elle ne fait pas de promesses vaines, elle se contente de proposer un cheminement, de décrire des attitudes et des pratiques. Elle ne nous garantit pas le bonheur, elle soutient juste que, s’il existe, c’est en nous-mêmes que, peut-être, nous le trouverons. Une proposition en harmonie avec notre époque déniaisée. La sagesse remet la question du bonheur entre les mains de chacun de nous. Et c’est en cela qu’elle est redevenue moderne, et qu’elle fait l’objet d’une grande curiosité de la part de jeunes de tous âges. Mais, concrètement, en quoi consiste-t-elle ?

Sagesse ! Spontanément, on visualise un noble vieillard à barbe blanche ou un ermite en haut d’une montagne. Bref, ce ne serait pas pour nous. Eh bien, si : elle est disponible pour tout un chacun, nous annoncent de plus en plus de personnages inspirants. La sagesse pourrait-elle devenir le bonheur à la portée de tous ?

La difficulté vient du flou de l’idée de sagesse qui, par définition, et à la différence de la philosophie, n’est pas une construction intellectuelle. Qu’elle nous fasse signe des hauts plateaux de l’Himalaya ou qu’elle s’incarne chez notre voisine de palier, la sagesse, c’est du vécu, de la pratique. Elle se constate, mais se théorise mal. On peut néanmoins dégager les attitudes communes à presque toutes les sagesses, sur tous les continents.

A lire

La sagesse des modernes (avril 1998, Robert Laffont)

Deux philosophes viennent de faire le tour des 10 interrogations de notre époque. La sagesse n’est jamais loin. Extrait de leur introduction.

« Comment vivre ? C’est la question principale, qui contient toutes les autres. Comment vivre d’une façon plus heureuse, plus sensée, plus libre ? Dans le monde tel qu’il est, puisqu’on n’a pas le choix. A l’époque qui est la nôtre, puisque tous les choix en dépendent. Le maximum de bonheur, dans le maximum de lucidité : c’est ce que les Anciens appelaient « sagesse », qui donnait sens à leur philosophie, et à leur vie. Mais leur sagesse n’est pas la nôtre. Ou la nôtre, plutôt, ne saurait reproduire, purement et simplement, la leur. Le monde n’est pas le même. La société n’est pas la même. Les sciences, la morale, la politique… ne sont pas les mêmes. Comment aurions-nous la même vie, la même façon de nous sauver ou de nous perdre ?
Si nous avons voulu renouer avec l’idéal ancien de sagesse, c’est moins par nostalgie que par impatience. La vie est trop brève, trop précieuse, trop difficile, pour qu’on se résigne à la vivre n’importe comment. Et trop intéressante pour qu’on ne prenne pas le temps d’y réfléchir, et d’en débattre.

Comment vivre ? Si la philosophie ne répond pas à cette question, à quoi bon la philosophie ? La question philosophique la plus importante, à nos yeux, c’est celle, comme disaient les Grecs, de la « vie bonne » : du bonheur, mais lucide, et de la sagesse, mais en acte. Comment la morale ou les sciences pourraient-elles y suffire ? Car ni l’une ni les autres ne nous disent si la vie mérite d’être vécue, ni ce qui lui donne son prix ou son sens. Qui se contenterait de connaître ? Qui se contenterait de faire son devoir ? Qui y verrait un bonheur suffisant ? Une sagesse suffisante ? Une spiritualité suffisante ? Cela vaut spécialement pour la morale. La morale pour nous n’est pas tout, et elle n’est pas l’essentiel. Elle ne sait que commander – et qui se contenterait d’obéir ? Elle ne sait dire ordinairement que non – et qui n’a besoin de dire oui ? Elle est faite surtout de devoirs – et qui ne préfère l’amour et la liberté ?

« Je n’ai fait que mon devoir », dit-on parfois. C’est reconnaître qu’il ne s’agit que d’un minimum obligé. La vie, aussi bien individuelle que commune, a d’autres charmes, fort heureusement, et d’autres exigences. Il nous a paru important de réfléchir à la sagesse : parce que nous en manquons, comme tout le monde, parce que nous avons besoin de la penser pour essayer, malgré tout, de nous en approcher. Quant à la modernité, nous n’avons aucune prétention à en détenir l’impossible et ridicule exclusivité. Au demeurant, nous prenons le mot en un sens large, qui n’a rien à voir avec l’actualité ou la mode. La modernité, pour nous, c’est tout ce qui relève de l’émergence du monde démocratique et de sa séparation d’avec le religieux ; c’est donc tout ce qui participe de la fin du « théologico-politique ».

Reste à la penser, à l’assumer, et à en faire surgir, peut-être, un peu plus de lumière, de bonheur, d’esprit – un peu plus de sagesse. C’est à quoi nous avons voulu, ensemble, essayer de contribuer. Notre problème ? Il tient en une question : quelle sagesse après la religion et au-delà de la morale ? Nous ne sommes sûrs ni l’un ni l’autre de nos réponses. Mais nous sommes certains, l’un et l’autre, de la pertinence de la question ».

Luc Ferry et André Comte-Sponville sur le blog de Francesca http://livreblogdujeudutao.unblog.fr/

 


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