Archive pour 23 avril, 2016

L’arrêt, le calme, le repos et la guérison

 

« La méditation bouddhiste comporte deux aspects – shamatha et vipashyana. Nous avons tendance à souligner l’importance de vipashyana – le « regard profond » qui nous apporte la vision profonde et nous libère de la souffrance et des afflictions. Mais la pratique de shamatha (« l’arrêt ») est fondamentale. Si l’on ne s’arrête pas, la vision profonde ne sera pas possible.

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Vous connaissez peut-être cette histoire zen que l’on raconte au sujet d’un homme et d’un cheval. Le cheval galope à toute allure et, de toute évidence, l’homme à cheval semble se rendre à un endroit important. Un autre homme se tenant au bord de la route lui crie : « Où vas-tu ? et le premier homme lui répond : « Je ne sais pas. Demandez au cheval. » C’est aussi notre histoire. Nous ne sommes pas différents de cet homme à cheval : nous ne savons pas où nous allons et nous ne pouvons pas arrêter le cheval. Ce cheval est notre énergie d’habitude qui nous pousse en avant, malgré nous. Nous passons notre temps à courir et c’est devenu une habitude. Nous luttons tout le temps, même en dormant. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes et prêts à déclarer la guerre aux autres.

Nous devons apprendre l’art de nous arrêter – arrêter nos pensées, nos énergies d’habitude, notre oubli et les émotions fortes qui nous gouvernent. Lorsqu’une émotion s’empare de nous, tel l’orage, nous ne sommes pas en paix. Nous allumons la télévision pour l’éteindre aussitôt après. Nous prenons un livre pour le reposer immédiatement. Comment peut-on mettre fin à cet état d’agitation ? Comment peut-on mettre fin à notre peur, notre désespoir, notre colère et notre avidité ? C’est possible en pratiquant la respiration consciente, la marche consciente, le sourire conscient et le regard profond qui permet la compréhension. Lorsqu’on est en pleine conscience, touchant profondément le moment présent, les fruits sont toujours la compréhension, l’acceptation, l’amour et le désir d’apaiser la souffrance et d’apporter de la joie.

 

Mais nos énergies d’habitude sont souvent plus fortes que notre volonté. On dit et fait alors des choses qu’on ne voudrait pas faire, pour le regretter par la suite. On cause de la souffrance, à soi-même et aux autres, et beaucoup de dégâts. Ce n’est peut-être pas notre intention, mais on ne peut pas s’en empêcher. Pourquoi ? Parce que nos énergies d’habitude (vashana) nous poussent à le faire.

Nous avons besoin de l’énergie de la pleine conscience pour reconnaître et apporter notre présence à notre énergie d’habitude afin de stopper la destruction en cours. Avec la pleine conscience, nous avons la capacité de reconnaître l’énergie d’habitude chaque fois qu’elle se manifeste. « Bonjour, mon énergie d’habitude, je sais que tu es là ! » Simplement en lui souriant, elle perdra déjà beaucoup de sa force. La pleine conscience est l’énergie qui nous permet de reconnaître notre énergie d’habitude et de l’empêcher de nous dominer.

L’oubli est l’opposé. Nous buvons une tasse de thé, mais nous ne savons pas que nous buvons une tasse de thé. Nous sommes avec la personne que nous aimons, mais nous ne savons pas qu’elle est là. Nous marchons, sans vraiment marcher. Nous sommes ailleurs, en train de penser au passé ou au futur. Le cheval de notre énergie d’habitude nous emporte au loin, et nous sommes son captif. Nous avons besoin d’arrêter notre cheval et de reconquérir notre liberté. Nous avons besoin d’éclairer de la lumière de la pleine conscience chaque chose que nous faisons, afin que l’obscurité de l’oubli puisse disparaître. La première fonction de la méditation – shamatha – est de s’arrêter.

 

La deuxième fonction de shamatha est de calmer. Quand on est sous l’emprise d’une émotion forte, on a beau savoir qu’il peut être dangereux d’agir, on n’a pas la force ou la clarté de s’abstenir. Nous devons apprendre l’art de la respiration consciente, l’art de cesser nos activités et de calmer nos émotions. Nous devons apprendre à devenir solides et stables comme un chêne, pour ne pas être emportés d’ici de là par la tempête. Le Bouddha nous a enseigné de multiples techniques pour nous aider à calmer notre corps et notre esprit et les regarder profondément. Ces techniques peuvent être résumées en cinq étapes :

- Reconnaître. Si l’on est en colère, on dit : « Je sais que la colère est en moi ».

- Accepter. Si l’on est en colère, on ne le nie pas. On accepte ce qui est présent.

- Embrasser. On prend sa colère dans ses bras comme une mère prendrait son bébé en pleurs dans ses bras. Notre pleine conscience embrasse notre émotion et cela suffit déjà à calmer notre colère et à nous calmer.

- Regarder profondément. Une fois notre calme retrouvé, nous pouvons regarder profondément ce qui a fait naître cette colère, ce qui a causé la gêne de notre bébé.

- Pratiquer la vision profonde. Le fruit du regard profond est la compréhension des nombreuses causes et conditions, principales et secondaires, qui ont fait naître notre colère, qui ont fait pleurer notre bébé. Notre bébé a peut-être faim, à moins que sa couche ne soit trop serrée. Notre colère a été déclenchée par les paroles blessantes qu’un ami vient de nous dire, et soudain on se rappelle qu’il ne va pas très bien aujourd’hui parce que son père est sur le point de mourir. Nous continuons de pratiquer le regard profond jusqu’à commencer à comprendre ce qui a pu causer notre souffrance. Avec la vision profonde, nous savons ce qu’il faut faire et ne pas faire pour changer la situation.

Après le calme, la troisième fonction de shamatha est le repos. Imaginons qu’une personne lance un caillou dans la rivière. Le caillou se laisse couler lentement et atteint le lit de la rivière sans effort. Une fois qu’il a atteint le fond, le caillou ne bouge plus et laisse couler l’eau. Quand nous pratiquons la méditation assise, nous devons reposer comme ce caillou. Nous pouvons nous laisser couler naturellement dans la position assise – à demeurer sans effort. Nous devons apprendre l’art de nous reposer, de laisser notre corps et notre esprit se reposer. Si nous avons des blessures dans notre corps ou dans notre esprit, nous devons nous reposer de façon à ce qu’elles puissent guérir d’elles-mêmes.

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Le calme nous aide à nous reposer, le repos étant une condition indispensable à la guérison. Quand des animaux de la forêt sont blessés, ils cherchent un endroit pour s’allonger sans rien faire d’autre que se reposer pendant plusieurs jours. Ils ne pensent pas à manger ni à quoi que ce soit d’autre. Ils se reposent tout simplement, et c’est ainsi qu’ils guérissent. Mais lorsque nous autres humains tombons malades, nous angoissons ! Nous recherchons des médecins et des remèdes, sans nous arrêter pour autant. Même quand nous passons des vacances à la mer ou à la montagne, nous ne savons pas nous arrêter et nous rentrons encore plus fatigués qu’avant. Nous devons apprendre l’art de nous reposer. La position allongée n’est pas la seule position pour se reposer. On peut très bien se reposer en pratiquant la méditation assise ou la marche méditative. La méditation ne doit pas être laborieuse. Laissez simplement votre corps et votre esprit se reposer comme un animal dans la forêt. Ne luttez pas. Il n’y a rien à atteindre. J’écris un livre, mais je ne lutte pas. Je me repose aussi. Je vous en prie, lisez d’une manière joyeuse et reposée. Le Bouddha a dit : « Mon Dharma est la pratique de la non-pratique. (1) » Pratiquez de telle sorte que cela ne vous fatigue pas, et donnez à votre corps, à vos émotions et à votre conscience la possibilité de se reposer. Notre corps et notre esprit ont une capacité d’auto-guérison si on les laisse se reposer.

L’arrêt, le calme et le repos sont les conditions nécessaires pour que la guérison puisse avoir lieu. Si l’on ne s’arrête pas, la destruction en cours ne fera que continuer. Le monde a besoin de guérison. Les individus, les communautés et les nations ont besoin de guérison. »

(1) Dvachadvarimshat Khanda Sutra (Soutra aux quarante-deux paragraphes), Taisho 789.

 

Extrait de THICH NHAT HANH. – Le Coeur des enseignements du Bouddha : Les quatre nobles vérités, le noble sentier des huits pratiques justes et autres enseignements fondamentaux du bouddhisme. – Paris, Editions de La Table Ronde, 2000. – Chp 6. L’arrêt, le calme, le repos et la guérison. P.32-42. – 2-7103-0987-4
Source : Blog « Les chemins de la sagesse

L’éveil d’une autre chair dans sa propre chair

 

Après une quête intensive et un long parcours dans le domaine des thérapies et du développement personnel, Darpan découvre qu’il ne s’agit pas d’accéder à un bonheur par-dessus nos complications et nos accumulations douloureuses, mais bien d’exposer ces dernières et de les dissoudre pour permettre à notre plénitude de se déployer.

« La joie n’est joie que sur fond de souffrances, l’amour n’est amour que sur fond de peines ».

 

L'eveil d'une chair

 

Le fait d’être m’a toujours intrigué. Très jeune déjà, cette conscience m’interpellait et j’éprouvais quelque frustration à ne pouvoir la cerner et encore moins à l’expliquer. Je me tenais devant l’évidence d’être comme on se tient devant son miroir. J’ETAIS ! Une réalité indéniable. Quelle étrange et mystérieuse affaire… Personne ne semblait s’y intéresser. J’observais les gens vaquer à leurs occupations comme si le fait d’être était pris pour acquis et ne méritait guère qu’on y prête attention, la question étant laissée aux philosophes et à la religion…

Lorsque je fus happé par les exigences intellectuelles de l’école, l’évidence d’être perdit sa fraicheur, reléguée à l’arrière-plan, cédant la place au mental et au développement d’une personne amenée à faire sa place dans le monde. Bien que recélant une énigme insondable, ma présence m’apparut de plus en plus « plate » et « fade » si bien que je me demandais souvent s’il n’y avait que « ça », peinant à faire sens de mon existence et à trouver une voie qui reflète un tant soit peu le mystère qui m’habitait.

« Être » ne suffisait pas à mon bonheur ; j’en voulais davantage ! J’aspirais à quelque chose de plus grand, de plus beau et de plus intense, pressentant que la réalité de l’être, occultée par le formidable aimant du monde et par quelques barrières invisibles, n’avait pas encore livrée tous ses secrets. À cette époque j’étudiais le chinois et le japonais à l’Université de Genève, avec le souhait de me rapprocher des philosophies orientales et du Taoïsme… En vain. Je me remplissais d’une connaissance desséchée qui m’encombrait plus qu’elle ne me libérait, alors que j’avais soif d’une réponse vivante !

Mon aspiration prit corps au contact du mystique Osho et trouva enfin un objet : l’Eveil ! Dès lors, ma vie s’organisa dans le sens de cette recherche et je me mis assidument à la poursuite de « l’illumination », explorant les extrêmes, pensant naïvement que je parviendrais à découvrir, sans savoir ni où ni comment, un trésor caché et à regagner un paradis perdu qui effacerait à tout jamais mes tourments.

Passionné par ce nouveau champ d’exploration, je cultivais en secret l’espoir de m’élever dans la dimension « divine » pour accéder à un bonheur suprême. Ma recherche satisfaisait à mes besoins en me nourrissant d’aventures, de rencontres, d’expériences insolites et palpitantes. Je partageais mon temps entre la nécessité de gagner ma vie, m’efforçant d’évoluer professionnellement, tout en répondant à un impératif intérieur qui me poussait en avant, toujours plus loin, dans la quête de réponses, d’expériences et de compréhension.

La spiritualité, telle que je me l’imaginais, se confondait alors avec la thérapie et le développement personnel, les frontières étant parfois floues. Je marchais à tâtons, soulevant chaque pierre, avide de nouvelles sensations et porté par l’espoir de pouvoir enfin gommer mes faiblesses et mes meurtrissures sans me douter que le moteur de ma quête puisait sa force dans le désir d’échapper à mes peurs et à mes peines…

La quête s’est progressivement essoufflée puis enlisée. Je n’allais nulle part. Rattrapé par mes ombres, je me tenais devant mes failles, mes manques et mes douleurs, dépouillé du verni des enthousiasmes que je m’étais plu à considérer comme des élans « divins »… J’avais lu et écouté les maîtres mais je ne les avais pas entendus, manipulant leur vérité à mes mensonges, détournant leurs enseignements au profit de la personne que je pensais être, m’efforçant de l’embellir et de la rendre plus « spirituelle ». L’échec était cuisant et je prenais de l’âge. Qu’avais-je fait de ma vie ?

Au bord de l’épuisement, désespéré et désillusionné, je commençais à me demander si l’Eveil existait vraiment ou si je ne m’étais pas laissé embarquer dans une monstrueuse arnaque « spirituelle » ! Après avoir investi tant de temps, d’argent et d’énergie à rechercher « l’illumination », l’idée d’avoir parcouru ce chemin en vain m’était insupportable. Puis, j’ai rencontré ma future épouse et Barry Long, un maître spirituel de l’Occident, des rencontres essentielles qui changèrent le cours de ma vie. Barry, d’abord, pour m’avoir ramené « sur Terre » et dans le corps, m’apprenant à souffrir utilement et intelligemment en cessant de fuir et de lutter contre ce que je n’acceptais pas en moi-même (et de moi-même). Ma compagne ensuite pour avoir partagé cet enseignement et l’avoir mis en pratique au quotidien, dans notre couple, en exposant et en examinant toutes les ombres susceptibles d’occulter ou d’entamer l’amour que nous n’avons jamais cessé d’éprouver l’un pour l’autre.

À l’image d’une vitre recouverte de nombreux films opaques, il m’a fallu du temps pour me détacher des illusions et des identifications qui obscurcissaient la perception claire et directe de ma vraie nature, de cette « qualité d’être » qui n’avait jamais cessé de me « hanter ». J’ai compris alors que le corps était la porte d’entrée et qu’il était indispensable de déjouer mes résistances pour SENTIR et accueillir tout ce que ma vie intérieure livrait à ma perception. Cette nouvelle disposition m’engagea dans une dynamique particulièrement exigeante, décrite, pas à pas, dans un livre intitulé : « l’Aventure intérieure ».

Dans ce qu’il y a lieu de décrire comme une « première phase », j’ai appris à identifier et à comprendre le fonctionnement de mes résistances (l’ego). J’ai pris conscience des manœuvres me permettant d’éviter toute confrontation avec la peur et la douleur, jusqu’à ce que je sois en mesure de lâcher prise et d’accueillir ce qui remontait à la surface de ma perception. Les blessures du passé se sont ainsi délogées de ma chair, affranchies de mes luttes et de mes esquives, pour être consciemment accueillies dans mon ressenti et finalement acceptées. C’est à ce moment que j’ai réalisé à quel point elles avaient entravée et gâché ma vie, et surtout combien j’avais souffert de les avoir gardées en moi aussi longtemps !

La deuxième étape fut marquée par l’entrée dans le vide de moi-même, au cœur d’une  « déficience d’âme » qu’il m’a fallu traverser comme un désert. Au fur et à mesure de ma progression, des couches de peine plus subtiles et plus profondes ont émergé, dévoilant des aspects oubliés et parfois très anciens de mon histoire personnelle. La personne que je pensais être commença alors à se vider de ses contenus et à imploser, ouvrant une brèche à un feu invisible, de nature psychique, mais néanmoins clairement perceptible dans mon corps, et particulièrement irritant pour les pans de mon identité qu’il faisait fondre comme neige au soleil.

Au cours de la troisième phase, les « attaques » de ce feu intérieur se sont intensifiées, réduisant considérablement l’iceberg que j’avais considéré comme mon « moi » solide et irréductible. Après avoir traversé toute l’épaisseur psychique de la personne (l’enfer en moi), je me suis approché de la douleur fondamentale autour de laquelle le soi émotionnel s’était construit et cristallisé. Extrêmement bien protégé par l’ego, acharné à lancer dans la bataille ses meilleures forces, le noyau de peine a finalement cédé sous les assauts de la puissante énergie de la vraie nature et libérant la lie de ma condition humaine.

Il restait encore un dernier obstacle à la réalisation de l’état naturel : la dissolution de ma volonté personnelle ; une phase des plus exigeantes lors de laquelle mes bras de levier cédèrent le pas à une Intelligence Supérieure. Je fus contraint à m’en remettre à plus grand que moi, à travers des effondrements intérieurs déchirants dans lesquels s’engouffrait la puissante énergie de l’être. C’était le moment de la rupture définitive avec la sensation de moi-même, celle qui m’avait accompagné durant des décennies et que j’avais considérée à tort comme ma vraie nature.

La dissolution de ma volonté personnelle acheva de m’extraire du camp retranché du moi et me remis entre les mains d’une Puissance de vie inconcevable. La réalité d’être, affranchie des « enveloppes » qui l’entouraient révéla alors son immensité, sa simplicité et sa profondeur. Dépouillé de ma fausse identité et des filins invisibles qui m’attachaient au corps, aux pensées et aux émotions, je pris alors conscience de ma vraie nature comme un poisson prend conscience de l’eau dans laquelle il nage. Mais contrairement à ce dernier, ma vraie nature n’a jamais été un objet extérieur à moi-même mais l’essence même de ce que je suis et que je n’ai jamais cessé d’être.

Les verrous levés, l’évidence d’être livra enfin le secret d’une conscience reconduite à elle-même. À l’image d’une rivière se jetant dans l’océan, le « je » s’est finalement offert et uni au « suis » révélant dans son effacement la  complétude qu’il avait toujours recherchée.

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Darpan « l’Aventure intérieure », se libérer de la souffrance et réaliser sa vraie nature. (Editions du nouvel Homme, 2010) 

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