Thérèse d’Ávila et ses leçons de sagesse

 

 

Ouvrir son cœur et son esprit, c’est l’invitation que nous fait la grande mystique espagnole. Cinq cents ans après sa naissance, la puissance de son message est intacte et inspirante, nous explique le psychanalyste Henri Mialocq. Que l’on soit croyant ou non, partons à la découverte de ses leçons de sagesse.  

 Thérèse sagesse

 En mars 2015, à l’occasion du cinquième centenaire de la naissance de Thérèse d’Ávila (1515- 1582), le pape François a désigné la grande mystique espagnole comme « une guide sûre » et a insisté sur la modernité de celle qui, « face aux graves problèmes de son temps [...], avait décidé de ne pas se perdre, disait-elle, “dans les choses de peu d’importance” alors que “le monde est en flammes” ». Depuis quelques années, les ouvrages sur cette « femme sans frontières », comme la nomme la psychanalyste féministe Julia Kristeva, auteure de Thérèse mon amour (Fayard, 2008), se multiplient. « Sa voix, ses conseils résonnent de manière particulière aujourd’hui parce qu’ils sont ceux d’un engagement radical, et que cette radicalité du désir détonne dans notre culture de l’éphémère, de l’individualisme et de la consommation », indique Henri Mialocq. Le psychanalyste et psychologue précise que ce qui fait la modernité et l’intérêt de son message sont les trois outils qu’elle ne se lasse pas de promouvoir : la mémoire, l’entendement et la volonté. « Ils aident à la connaissance de soi et à la rencontre vraie avec l’autre, détaille-t-il. C’est cette rencontre qui réveille notre désir et le maintient vivant. Et c’est parce qu’aller vers l’autre ne va pas de soi que Thérèse parle de “mémoire” (il s’agit de se souvenir de son passé), d’“entendement” (c’est la conscience de ce que l’on est et de ce que l’on cherche) et enfin de “volonté” (celle d’aller plus loin que nos impulsions pour tenir dans la durée d’un engagement). » C’est dans cet esprit que nous avons proposé à Henri Mialocq de commenter cinq conseils tirés des « Avis de la mère Thérèse de Jésus à ses religieuses ».

1. Émotions

“N’être excessif en rien, mais dire avec modération ce que l’on sent” (avis 13)

« Toute rencontre avec l’autre, Dieu ou ceux qui nous entourent, procède de notre réalité charnelle, tout autant que de notre ressenti et de notre esprit, commente Henri Mialocq. Nous sommes faits d’affects et d’émotions, il s’agit de les éprouver, puis de les exprimer de manière juste pour en faire une passerelle entre nous et l’autre. Ainsi seulement l’échange et le partage peuvent exister. Par “modération”, Thérèse d’Ávila entend “distance” : c’est ce qui rend possible la relation. Ni trop près, c’est-à-dire collés à nos émotions brutes ou envahissantes, ni trop loin d’elles. Il s’agit de jouer avec intelligence de cette notion d’écart qui nous permet de rester nous-mêmes et de nous enrichir de la différence. L’autre notion clé est contenue dans le mot « dire ». Cela signifie mettre de la conscience dans nos mots, engager notre responsabilité de sujet. C’est le langage qui rend la circulation du désir possible, qui fait le lien entre nous et l’autre. » 

En pratique : interroger nos émotions lorsqu’elles s’expriment de manière excessive (que disent-elles et que masquent-elles de mon désir, de mes peurs ? Qu’est-ce qui dans l’autre me dérange et résonne, en moi comme dans mon histoire ?). Mais aussi quand elles ne s’expriment pas du tout (qu’est-ce que je ressens profondément ? Comment pourrais-je dire ou me dire ce que je ressens ?). Une fois au clair avec nos émotions, reste à penser la manière de les dire : toucher sans envahir, expliquer sans reprocher ni donner de leçons, questionner sans agresser… Ce que nous renvoie l’autre est le baromètre de notre justesse. Ou de nos excès. 

2. Ouverture d’esprit

“Si quelqu’un parle de questions de spiritualité, écoutez-le en disciple, avec humilité, et faites votre profit de ce qui sera dit de bon” (avis 17)

« L’humilité est au cœur du message de tous les grands mystiques, précise Henri Mialocq. Réduire l’ego en se dépouillant de tout ce qui fait obstacle à la rencontre avec Dieu est le premier pas vers Lui. Il en est de même dans nos interactions humaines. Quelle relation puis-je avoir si je vais vers l’autre convaincu de ma supériorité et de ma vérité ? Thérèse fait de cette règle d’humilité un absolu. Son message ne s’adresse pas qu’aux croyants catholiques : elle écrit “spiritualité”, pas “religion catholique”. Elle n’écrit pas non plus “faites votre profit de ce qui sera dit de vrai”, mais “de ce qui sera dit bon”. C’est-à-dire ce que le cœur reconnaît comme juste. Impossible d’être fanatique ni enfermé dans ses certitudes si l’on applique ce conseil. »

En pratique : avant de critiquer, de réfuter ou d’essayer de convaincre, adopter une position d’écoute vraie, sans a priori ni jugement. Cela permet d’ouvrir son esprit à d’autres façons de penser, de s’enrichir de nouveaux savoirs, et de créer un climat favorable aux échanges sereins et profonds. 

 baroranged

3. Vivre ensemble

“Accomplir toutes choses comme si Sa Majesté [Dieu] était réellement visible ; par cette voie, l’âme gagne beaucoup” (avis 21) 

« Pour Thérèse, Dieu, c’est l’Autre. Le radicalement différent, décode Henri Mialocq. Pour nous, cet autre est un lieu où nous rencontrons l’être humain, en face de nous, à côté de nous. Celui que nous croyons connaître, mais qui reste inappropriable, inconnaissable et seulement accessible dans l’échange que nous pouvons avoir avec lui. À condition de reconnaître et d’accepter son “étrangèreté”. Tout accomplir “comme si [l’Autre] était réellement visible” signifie concevoir l’altérité comme intelligente (je te reconnais comme autre) et nourrissante (tu m’apportes quelque chose). Cette position est le prix de notre maturité affective et intellectuelle, et les bases d’un vivre-ensemble respectueux et fécond. Dans les relations privées comme dans les relations sociales. »

En pratique : accepter d’être dérangés, déstabilisés dans nos certitudes et nos croyances. Interroger ce malaise et accepter de l’autre ce qui peut enrichir notre connaissance de nous-mêmes, ainsi que notre savoir. Ne pas s’installer dans l’illusion confortable mais dangereuse (surtout dans les relations affectives) de « tout connaître de l’autre » ; au contraire, aimer et respecter l’écart entre nous qui, en famille, avec nos amis ou nos collègues, rend la relation vivante, et, en amour, le désir vivace. 

4. Ouverture du cœur

“Prenez l’habitude de faire de nombreux actes d’amour, ils enflamment et attendrissent l’âme” (avis 52) 

« Le message thérésien est clair : nous ne devons pas attendre d’avoir envie de “faire des actes d’amour” pour aimer, décrypte Henri Mialocq. Pourquoi ? Parce que si nous nous laissons porter par notre seule spontanéité, l’amour risque d’être le grand négligé de nos vies et de nos cœurs. En revanche, en faisant acte de volonté, nous l’inscrivons dans notre quotidien, nous en faisons notre ordinaire. Et cela change tout. L’âme s’attendrit et s’enflamme, cela signifie que le cœur s’ouvre, et que ce qui constitue l’essence de l’être (l’âme) reprend vie et vigueur. L’autre message contenu dans ce conseil est le don gratuit : donner avant de recevoir est le propre du cœur aimant. »

En pratique : par « actes d’amour », Thérèse d’Ávila, qui s’adressait à ses sœurs, entendait l’attention à l’autre, les petites gentillesses, le soutien, le réconfort, l’écoute aimante… Il s’agit d’en faire autant avec ceux qui nous entourent. Autant de petits actes d’amour volontairement habituels qui entraînent le cœur à s’ouvrir, à mieux aimer, mais aussi à mieux recevoir. 

5. Conscience de soi

“Apportez un grand soin à l’examen de chaque soir” (avis 57)

« L’examen de conscience est un “classique” de la religion catholique, rappelle Henri Mialocq. Le but de cette plongée en soi est d’essayer de saisir, ou au moins d’approcher, ce qui fait obstacle à l’ouverture du cœur et de l’âme. Quelles peurs, quels doutes, quels refus nous empêchent d’avoir confiance, d’aller à la rencontre de notre désir ou de le soutenir. Il ne s’agit pas tant de faire le tri entre le “bien” et le  “mal” qu’entre le juste et l’erroné, entre ce qui renforce notre ego et ce qui agrandit notre être. Cet examen de conscience est aussi une invitation à écouter l’inconscient en nous – le douloureux, le pénible, le honteux – pour ne rien occulter de ce qui nous gêne ou nous blesse. » 

En pratique : pourquoi fais-je ou ai-je fait cela ? Vers où vais-je ? Ces deux questions font accéder à une conscience de soi plus profonde et questionnent la finalité de nos actes. Faire une relecture de ses journées par ce prisme permet d’éviter de tomber dans le gouffre de la culpabilité ou dans le faux confort de l’autocomplaisance. 

 


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