UN ARBRE AU CŒUR DES CROYANCES

 

Grandement apprécié jadis en Alsace pour ses vertus, l’érable occupe une place particulière dans un conte au sein duquel on retrouve nombre de récits et figures mythiques, cet arbre y jouant un rôle à la fois funéraire et générateur attribué, entre autres, au cornouiller, au cèdre, au cyprès

Autrefois, en Alsace, on attribuait à la chauve-souris la propriété de faire avorter les œufs de cigogne ; dès qu’elle les avait touchés, ils étaient frappés de stérilité. Pour s’en préserver, la cigogne plaçait dans son nid quelques rameaux d’érable, et la seule puissance de cet arbre redouté en interdisait l’entrée au vespertilio. On plaçait aussi des branches d’érable au-dessus de l’entrée des maisons que l’on voulait soustraire aux visites de la chauve-souris (Gérard, Les Mammifères de l’Alsace, cité par Rolland, Faune populaire de la France).

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Il existe, au sujet de l’érable, un conte hongrois d’un intérêt saisissant, et qui a donné lieu à un joli poème de l’écrivain Michel Tompa (1817-1868). Quoique incomplet, ce conte contient une série de détails curieux, grâce auxquels il nous est permis d’établir un rapport plus évident, non pas seulement analogique, mais généalogique, entre les contes et mythes suivants : légende du roi Lear, conte de la Belle et la Bête ; contes bibliques de Caïn et Abel, et de Joseph vendu par ses frères ; légende de Romulus et Rémus ; conte du roseau et de la colombe ; légende indienne de Çakuntala ; conte de Polydore changé en cornouiller ; des deux frères se querellant pour une plume de paon ; mythe d’Orphée ; conte de la flûte magique ; conte estonien des fraises ; conte piémontais des bottines rouges.

Ces différents détails qui s’entrelacent s’expliquent par leur origine mythique commune. Voici donc le conte hongrois de l’Érable :

Un roi avait trois filles. La plus jeune des trois était blonde, d’une beauté et d’une bonté incomparables (Cordélia). Un jeune pâtre qui paissait son troupeau sur la prairie du château jouait tous les soirs de la flûte (Orphée), et la jeune princesse l’écoutait (Eurydice). Une nuit, le roi, la princesse et le pâtre eurent un mauvais songe : le roi vit en songe que sa couronne avait perdu ses diamants ; la jeune princesse qu’elle avait visité le tombeau de sa mère et qu’elle n’en était point revenue ; le pâtre que deux bêtes fauves avaient dévoré le plus bel agneau de son troupeau (histoire de Joseph).

Après ce songe, le roi appela ses trois filles et leur annonça que la première des trois qui reviendrait à lui avec un panier de fraises (conte estonien des fraises) serait sa fille bien-aimée qui hériterait de lui sa couronne et ses sept royaumes (Roi Lear). Les trois filles s’en allèrent de suite à la recherche des fraises, et se rendirent à une colline verdoyante. L’aînée des trois filles jeta ce cri : « Panier, remplis-toi, pour que je puisse recevoir la couronne de mon père. » Le panier resta vide. La seconde fille, à son tour, reprit : « Panier, remplis-toi pour que je puisse recevoir les sept royaumes de mon père. » Le panier resta vide.

Après que les deux sœurs aux cheveux noirs (les deux moitiés de la nuit) eurent ainsi parlé, la cadette aux cheveux blonds (l’aurore, appelée dans le Rigvedala la fille du ciel) dit avec tendresse : « Panier, remplis-toi, pour que je puisse devenir la fille bien-aimée de mon père. » A l’instant même, son panier se remplit de fraises. A cette vue, les deux sœurs envieuses, craignant de perdre la couronne royale et l’héritage paternel (Caïn), ôtèrent la vie à leur sœur cadette, et, l’ayant ensevelie sous un vieil érable, brisèrent le panier en se partageant entre  elles les fraises.

Revenues chez leur père, elles lui annoncèrent que leur sœur, s’étant trop avancée dans la forêt, avait été dévorée par une bête fauve (Joseph). Le père, à cette nouvelle, se couvrit la tête de cendres (Jacob) et cria : « Malheur ! J’ai perdu le diamant le plus précieux de ma couronne. » Le pâtre, à l’approche de la nouvelle lune, essaya de mettre la flûte à sa bouche pour en tirer des sons ; mais la flûte devint muette. En effet, pourquoi la flûte jouerait-elle encore, puisque la jeune princesse n’est plus là pour l’écouter ? puisque la bête fauve a dévoré le plus bel agneau de son troupeau ?

Sur la pente de la colline verdoyante, du tronc du vieil érable, à l’arrivée de la troisième nuit, on vit sortir une nouvelle pousse, à l’endroit même où la jeune princesse avait été ensevelie. En passant par là, le pâtre vit la nouvelle pousse de l’érable et eut grande envie de s’en faire une nouvelle flûte. Dès qu’il eut approché cette flûte de ses lèvres (conte de Çakuntala, conte de Polydore, conte toscan du faux cornouiller, la flûte magique), la flûte enchantée chanta ainsi : « Joue, joue, mon cher ; autrefois, j’étais la fille d’un roi ; maintenant, je suis une pousse d’érable ; une flûte faite avec une pousse d’érable. »

Le pâtre apporta alors sa flûte au roi. Le roi, à son tour, l’approcha de ses lèvres, et la flûte reprit : « Joue, joue, mon père ; autrefois, j’étais la fille d’un roi ; maintenant, je suis une pousse d’érable, une flûte faite avec une pousse d’érable. » Les deux sœurs méchantes approchèrent, elles aussi, de leurs lèvres, la flûte magique, et l’instrument chanta ainsi : « Joue, joue, mon meurtrier ; autrefois, j’étais la fille d’un roi ; maintenant, je suis une pousse d’érable, une flûte faite avec une pousse d’érable. » Alors le roi, ayant maudit les deux filles, elles furent chassées très loin du château.

On devine ici que le conte est inachevé. Les détails analogues que nous connaissons par d’autres contes ajoutent la résurrection du jeune homme ou de la jeune fille que le frère ou la sœur avait tué par envie.

Source : D’après « La mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal », paru en 1882)

 


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