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Les hommes avec un H

 

Parlant de vous-même, on sait l’importance immense, dans votre vie, des femmes, de la femme, d’une certaine femme. Et de ses enfants. Les hommes, comme vous dites à un moment donné, vous ne les voyez pas. Vous précisez : « Les hommes, même les saints, ne sont pas très finauds. » Cela dit, en 2002, dans Le Christ aux coquelicots, vous sacrifiez même les femmes pour le Christ, à qui vous dites : « La douceur des femmes n’est rien au regard de ta douceur. Leurs cœurs ressemblent au ciel bleu, mais quand on le prend dans nos mains, nos mains sont aussitôt tâchées de noir »

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C.B. : L’erreur (il rit), c’est de généraliser. C’est une erreur que je reconnais volontiers. On a besoin de se tromper pour arriver au vrai. On procède par approximations. Maintenant, ce qui me reste, c’est la plénitude de la place maternelle, que peut-être toutes les femmes ne remplissent pas comme elles pourraient, mais ça les regarde. Parfois, elles n’y peuvent rien. C’est compliqué. Ce qui m’a ébloui dans les femmes, d’abord, c’est de les voir comme mères. Aujourd’hui, je vois un peu mieux les pères, les maris. Mais je continue aussi à voir les femmes et à voir les enfants. Je pense préférable de tout voir !

N.C. : Mais votre amour fou est désormais réservé à Jésus. Vous dites : « Ton amour est ma seule vie ! »

C.B. : C’est presque impudique de le dire comme ça. Ou alors, il y a le secret du livre. La bonté de la vie, c’est de nous secouer en tous sens et de nous faire passer par son tamis. De nous aider, parfois, à délivrer l’amour du sentiment, ou plutôt du sentimentalisme. C’est comme passer d’un ordre à un autre.

N.C. : Ce qui m’avait frappé, dans la préface de Grojean au Nouveau Testament dans la Pléïade, c’était sa façon de distinguer les quatre évangélistes. Marc est en fait le secrétaire de Pierre, et son évangile essaie de raccommoder tout le monde. Matthieu, c’est celui qui est resté aupays, donc le plus juif, qui ne comprend pas pourquoi les autres s’en vont. Luc, c’est le secrétaire de Paul, le stratège, le Talleyrand ou le Henry Kissinger, qui a une vision mondiale. Et Jean, votre préféré, le plus jeune au départ, est pourtant celui qui va écrire en dernier, quand il sera très vieux. Et qui aura la vision de l’Apocalypse…

C.B. : Et ce qui est beau, c’est que ces quatre mondes ne se joignent pas tout à fait. Les jointures ne sont pas parfaites entre les quatre récits, ce qui est un indice du vrai. Chaque témoin a vu à sa façon et rapporte à sa façon. Jean, c’est le patron des écrivains. Il ressaisit les choses par l’intérieur. Alors que les autres écrivent de façon plus factuelle. Ils sont nécessaires aussi, c’est important, d’avoir les faits bruts. Mais Jean a cette vertu de ressaisir par un feu interne, tout ce qui s’est passé et d’en garder l’épure, l’essence. Il fait de l’histoire du Christ, ce que les parfumeurs font avec un parfum quand ils parlent d’un « absolu ». Au sens du qui mot désigne le concentré du parfum le plus rare, le plus pur, le plus raréfié, le plus cher, et que les parfumeurs appellent un « absolu ».Grojean fait de la vie du Christ, avec un faible jeu de mots, un absolu, grâce à l’écriture, qui a comme vertu, entre autre, de densifier la vie, pour la faire mieux apparaître aux vivants. Elle la condense, la métamorphose pour la révéler. Ce n’est pas une trahison, un éloignement, une fiction. Il est possible que la structure de la vie mentale, mais aussi charnelle, même peut-être cosmique, soit très semblable à l’architecture des musiques de Bach. Et Saint-Jean est à ce niveau-là, même un tout petit peu plus haut. Il va saisir l’architecture interne de la vie dont il a été le témoin. Ce qui est très intéressant dans la vie du Christ, c’est que c’est la vie de chacun. C’est une vie humaine. Elle est faite de rencontres, de malentendus, de besoins de s’expliquer, d’errances, de malice, de guerres invisibles, d’épreuves, et d’un grand arrachement final. Ça, c’est la vie de chacun. L’évangile est le miroir le plus apte à refléter ce qu’est une vie humaine, et donc divine, puisque les deux sont inséparables. Dans Jean, le Christ dit : « Qui m’a vu a vu Dieu ». Tout ce qu’on peut connaître de Dieu, c’est une vie humaine, le temps d’une vie humaine. La nôtre. Ou la vôtre.

N.C. : En même temps quand on ouvre l’Évangile après l’avoir gardé fermé longtemps, on peut trouver ça d’une exigence presque violente !

C.B. : C’est un engagement puissant qui est demandé. C’est la vie la plus intense. Pour moi, la personne la plus intelligente au monde, c’est le Christ. Il est intransigeant pour préserver la grande souplesse du vivant, pour laisser aller le vent dans les herbes et pour laisser aller la vie à ses merveilleux imprévus.

N.C. : Et les autres évangiles ? Celui de Philippe, celui de Marie-Madeleine ?

C.B. : Les évangiles apocryphes peuvent être nourriciers pour l’imaginaire. Ils ont des beautés, qui font rêver, comme cette scène où le Christ fabrique des oiseaux en argile, leur souffle dessus et les oiseaux s’envolent. Dans le même évangile, je crois, il y a une scène terrible, où Jésus enfant, juste frôlé dans la cour de récréation par un camarade, lui dit : « Toi, tu ne vivras pas jusqu’au soir ! » Ces évangiles ont un charme de légende, comme les contes soufis ou juifs. Mais ils ne sont pas indispensables. En fait, le problème est peut-être de définir le spirituel – je ne pense pas y parvenir. Le problème de ces autres évangiles, et de beaucoup de textes gnostiques ou ésotériques, c’est qu’ils sont innombrables. Si vous vous aventurez dedans, on risque de ne plus vous revoir de votre vivant. Il n’y a aucune raison que ce genre de quête ou de lecture s’arrête. Il y a autant de livres de spiritualité que l’océan peut compter de vagues. Tout est fait pour qu’on s’y noie. Il me semble que l’on n’a besoin que de quelques livres, de même qu’on n’a besoin que de quelques paroles de notre père, ou de quelques gestes de notre mère. S’ils se mettent à nous parler sans arrêt, ils vont nous tuer. On a besoin, aussi, d’aller y voir par nous-mêmes, d’aller dans la vie, de nous affronter aux autres, et de laisser tomber ce qui pourrait être un jeu de miroirs, quand la recherche prend la place de l’objet recherché. C’est un peu le risque de cette littérature périphérique.

Alors, qu’est-ce que le spirituel ?

C’est la vie engagée avec d’autres. Qu’est-ce que vous faites avecquelqu’un qui vous pose un problème ? Qu’est-ce que vous faites avec vos enfants ? Avec vos parents ? Avec un inconnu ? Le propre de la vie, c’est que vous n’avez jamais le temps. J’appelle ça le « principe de Pilate ». Pilate n’est pas un mauvais homme. On lui met le sort du Christ entre les mains, il est très embarrassé. Il a une profonde sympathie, presque une empathie, pour cet homme. Mais en même temps, il est dépendant des autorités religieuses et doit faire respecter l’ordre L’institution ecclésiale juive râle et souhaite une mise à mort, sans pouvoir y procéder elle-même. Le principe de Pilate se résume ainsi : on amène le Christ devant vous, et vous avez trente secondes pour décider de ce que vous allez faire. Pas plus. C’est ça, la vie. Et Pilate, même s’il avait une bibliothèque de livres de sagesse, n’aurait pas le temps de les consulter et ces livres ne pourraient d’ailleurs rien lui dire. Il faut trancher. Il espère une intuition, un instinct… Mais il n’a plus le loisir de tergiverser, et en vérité, on ne l’a jamais. La mort peut nous saisir à tout instant, on n’a donc jamais, au fond, le loisir de remettre à demain. De dire qu’on va réfléchir un peu : « Je crois qu’un livre vient de paraître, qui va m’éclairer. » Non. C’est toujours trop tard.
L’inscription de votre cœur dans cette vie se fait toujours à la seconde. Dans l’instant. Comme l’éclair qui entre dans la pierre et la fracasse. On n’a pas le loisir que supposent toutes ces lectures infinies, innombrables. Elles peuvent nourrir le songe, l’imaginaire, mais pas autre chose.

Propos de Christian Bodin

La confiance est un tranquillisant

 

Chez l’enfant comme chez l’adulte, tant qu’on n’est pas mort, une confiance peut se reconstruire. Il n’y a pas une, mais des résiliences. La résilience affective consiste à réapprendre à faire confiance à autrui. Il existe aussi une résilience familiale : on voit des familles explosées qui réussissent à se réorganiser. Et l’on parle également de résilience socioculturelle : certains groupes d’immigrés s’en sortent avec très peu de syndromes psychotraumatiques, alors que d’autres sont déchirés par la défiance que suscite l’immigration. Mais les découvertes les plus spectaculaires concernent la résilience neuronale. 

CONFIANCE

Certaines familles encouragent la méfiance (parfois jusqu’à la paranoïa), d’autres cultivent l’ouverture (parfois jusqu’à la crédulité). Cela imprègne-t-il les enfants pour la vie ?

Les Américains Froma Walsh et Steven Wolin, ou le Français Michel Delage, l’ont démontré. D’abord dans des milieux très pauvres, mais ensuite, et de plus en plus, dans l’ensemble de nos sociétés, atteintes du « syndrome du sprint ». Réveiller un enfant à toute allure, courir le déposer à la crèche ou à l’école, puis le récupérer à la hâte le soir, bref, organiser autour de lui une niche sensorielle ultrastressée, ce n’est pas l’aider à construire sa confiance. Autrefois, les enfants étaient enlisés dans une rusticité engourdissante ; aujourd’hui, ils sont projetés dans un sprint angoissant. Ils deviennent méfiants ou agressifs envers leurs parents, comme s’ils leur disaient : « J’attendais de toi la sécurité, tu m’as donné l’angoisse. »

 

L’école ne peut-elle pas amortir ce choc ? Ne faudrait-il pas que les enseignants cessent de disqualifier leurs élèves en disant qu’ils n’ont « jamais vu une classe aussi nulle » ?

Ça ne se passe pas partout ainsi. Je connais des pays en détresse, par exemple les deux Congo, où j’ai vu des classes de 180 enfants qui se tenaient à carreau, ultra-­entassés, mais concentrés sur ce que leur disait leur maître. Ces enfants habitent parfois à trois heures de marche de l’école, mais ne la rateraient pour rien au monde, tant elle représente le seul endroit où on leur dit des choses intéressantes, le seul espoir de s’en sortir. Alors que dans notre société de pléthore et de sprint, l’école est devenue le lieu de l’ennui et les enfants s’y montrent si exaspérants que les profs passent leur temps à faire la discipline, finissant, épuisés, par dire en effet : « Vous êtes tous des nuls. » C’est un gaspillage absurde parce qu’en réalité, ces enfants sont de plus en plus intelligents – plus que nous à leur âge ! Et toutes les enquêtes, par exemple celle d’Eric Debarbieux pour l’Unicef, montrent qu’au fond, 70 % des enfants estiment leur professeur et aiment l’école.  

Alors que faire ?

Imiter les pays d’Europe du Nord, comme viennent de le faire les Brésiliens : freiner. C’est-à-dire repousser l’âge de l’entrée à l’école, noter le plus tard possible, diminuer le volume des apprentissages scolaires, limiter la durée des cours à deux fois vingt minutes – personne ne peut tenir son attention pendant une heure, mais on demande à nos enfants de le faire ! Les garçons ont envie de grimper aux murs et on leur demande de ne pas bouger, c’est un supplice. La mixité en est peut-être un autre. Les Européens du Nord ont fait tout cela et leurs résultats sont parmi les meilleurs du monde. 

Une bombe qui menace la confiance entre les sexes ?

Jadis, dans l’imaginaire collectif, l’homme descendait à la mine et était fier de donner tout son argent à sa femme, qui lui faisait confiance. La culture poussait dans ce sens. Aujourd’hui, elle pousse au narcissisme et donc à la défiance. Narcisse pense à lui, pas aux autres. La définition du pervers narcissique, c’est la jouissance solitaire : je n’ai plus besoin d’autrui pour jouir. C’est toute la tendance sex-toy, qui permet de s’envoyer en l’air tout seul. J’ai été invité par Brigitte Lahaie sur RMC (lire page 64), et j’ai été stupéfait par les questions des auditeurs. Une femme à la voix magnifique décrivait son « très joli sex-toy » qui, disait-elle, la faisait « plus jouir » que son petit ami. 

L’individualisme met en danger la confiance dans nos relations affectives et amoureuses ?

Ce sont deux choses différentes. Etre amoureux est en soi un état narcissique, où l’autre ne compte pas vraiment. Alors que dans l’attachement, il y a forcément une altérité. Or, oui, il se confirme que dans notre culture bien organisée, riche et en paix, on a de moins en moins besoin des autres. L’altérité est en baisse constante. Et nous le payons cher. 

Vous donneriez presque envie de retourner à une société traditionnelle !

C’est ce que ressentent beaucoup de jeunes qui retrouvent l’esprit du clan, s’engagent dans des ONG ou espèrent que la famille va leur apporter le bien-être qu’ils ne trouvent pas ailleurs. La plupart des adolescents rêvent de fonder une famille. Cependant, plus de la moitié divorcera bien avant… La confiance est donc une dimension que nos descendants devront réinventer. Nous ignorons comment.

 

Boris Cyrulnik Extrait de l’interview paru sur CLE sept. 2015

L’opinion de Vandana Shiva sur les OGM

 

A la veille de la marche mondiale contre Monsanto du 23 mai 2015, nous publions in extenso l’interview que Vandana Shiva nous a accordée lors de son passage à Paris en décembre, à l’occasion de la publication d’un livre d’entretiens en français*. Engagée pour la liberté des semences et la souveraineté alimentaire, l’écologiste indienne, lauréate du prix Nobel alternatif en 1993, mène campagne depuis plus de trente ans pour une autre vision de l’agriculture.  

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Plantes & Santé : Vous proposez un modèle alternatif à l’agriculture productiviste actuelle. Quelles sont les principales contre-vérités qui circulent à ce sujet ?

Vandana Shiva J’ai réalisé il y a trente ans à quel point le discours sur la révolution verte était faux. Il y avait déjà ce mythe que l’agriculture industrielle nourrit la planète par la culture de variétés dites à haut rendement. Cette haute productivité n’a rien à voir avec les semences elles-mêmes, car sans beaucoup d’intrants chimiques et de grosse irrigation, il n’y a pas de productivité. Et elle ne produit pas plus de nourriture, mais plus de blé ou de riz, en détruisant les autres végétaux. La réalité, c’est que dans le monde, 30 % de la nourriture vient des fermes industrielles, et 70 % des petites fermes. Par ailleurs, une grande partie de l’agriculture industrielle est destinée à l’élevage et aux biocarburants. Ce n’est donc pas un système destiné à nourrir la planète, loin de là. D’avoir incorporé la chimie dans l’agriculture a mené aux OGM, la seconde « révolution verte ». Là aussi, on dit que les OGM augmentent la productivité grâce à la manipulation génétique. C’est totalement faux. La productivité de la plante vient de la plante originelle, dont beaucoup de gènes différents concourent ensemble à cette productivité. Alors, l’idée que la nature serait d’une certaine manière inadaptée ou maladroite, et que l’homme, en modifiant un seul gène, va faire preuve d’intelligence est un non-sens.

 Les grands semenciers affirment que la productivité augmente car les OGM protègent les cultures des ravageurs…

Rappelons d’abord que beaucoup de ravageurs et de mauvaises herbes sont le symptôme d’une agriculture déséquilibrée et sans biodiversité. Les céréales Bt vendues pour contrôler les ravageurs ont de fait généré des résistances chez les ravageurs visés et en ont aussi attiré de nouveaux, comme dans le cas du coton Bt indien. Pour les mauvaises herbes, l’histoire est encore pire. Dans les champs céréaliers américains, en majorité OGM, 70  millions d’hectares sont aujourd’hui envahis de super mauvaises herbes qui ne peuvent pas être contenues par le Roundup, l’herbicide phare de Monsanto. Comme il a échoué, la compagnie Dow Chemical lance la nouvelle génération de maïs et soja OGM résistants au Roundup et à leur nouvel herbicide, le 2,4-D, un ingrédient de l’agent orange. Ils ont transformé l’agriculture en guerre chimique. 

Qu’est-ce qui motive cette fuite en avant chimique malgré les échecs ?

Ce qui se joue vraiment avec les OGM et le génie génétique autour du végétal, ce n’est pas le progrès humain mais la recherche du profit. La naissance de ma prise de conscience s’est faite dans une réunion à laquelle j’ai assisté en 1989 dans le petit village de Bogève en Savoie, où des grands responsables de l’agrobusiness exposaient très clairement leur stratégie pour utiliser le génie génétique de manière à ce que des semences leur appartiennent et qu’ils puissent en tirer des redevances via leurs brevets. Tout ça n’a rien à voir avec la faim dans le monde, c’est de la pure cupidité. Et de l’argent, ils en ont fait ! La moitié du prix de vente du coton Bt transgénique relevait des redevances de brevet, comme l’a reconnu un représentant de Monsanto au parlement indien. 10 milliards par an, voilà ce que ces brevets coûtent annuellement aux fermiers américains.

 Vous contestez qu’il y a de l’innovation dans ces semences OGM ?

Ce que je conteste fortement, c’est le mythe selon lequel quand on fait du génie génétique, on invente un nouvel organisme. Les graines et semences ne sont pas des inventions. La graine est la continuité de millions d’années d’évolution, d’adaptation, de transformation, le produit de milliers d’années de croisements par les cultivateurs et fermiers. Dans chaque graine est présente la contribution génétique des pollinisateurs, des organismes du sol, de nos grands-parents et de nos arrière-grands-parents. Ajouter un gène toxique dans cette graine serait un progrès qu’il faudrait rétribuer ? Si je mettais un polluant dans votre verre, je devrais payer une amende. Mais si j’applique les lois que Monsanto essaie d’imposer, si je mets un polluant dans votre eau, je deviens propriétaire de votre puits ! Ils ajoutent un gène polluant dans notre alimentation et proclament ensuite : « Maintenant, la graine nous appartient ».

 

Vous avez mené des batailles juridiques autour de ces brevets en Inde. Pouvez-vous nous parler de quelques exemples emblématiques ?

Avec les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1994, la porte a été ouverte pour le brevetage de tout et n’importe quoi. D’abord avec les semenciers sur la détention et le brevetage de graines. Et puis il y a eu le premier cas de biopiraterie contre lequel nous avons dû mener une bataille juridique. Il s’agissait du neem, une plante que les agriculteurs indiens utilisaient pour contenir les nuisibles, sur laquelle une compagnie américaine a déposé un brevet. Après onze ans de bataille juridique, nous avons gagné. Puis il y a eu le riz Basmati. Une compagnie du Texas a déclaré qu’elle avait « inventé » le basmati et a voulu déposer un brevet dessus… Ils avaient juste pris du basmati, qu’ils ont croisé de manière conventionnelle avec un riz qu’ils cultivaient là-bas. Ils ont ensuite revendiqué la paternité de son arôme, de sa qualité d’élongation à la cuisson, de sa hauteur, et même de son mode de cuisson. Or ma grand-mère m’a appris à cuire le riz dès mes 6 ans ! On a dû mener une campagne massive de mobilisation à partir de 1998 et on a réussi à s’opposer à la plupart de ces revendications. Mais les semenciers déposent de nouveaux brevets constamment. 

 

VandanaShivaVous parlez de ce système comme d’un facteur de déstabilisation sociale et politique…

Oui. Un autre mythe autour de l’agriculture industrielle est qu’elle apporte la prospérité, et à travers la prospérité, la paix entre les peuples. En réalité, c’est un mode de production qui a un coût social et politique élevé. C’est très clair dans le cas de la Syrie par exemple, mais on n’en parle pas. Il y a eu une longue sécheresse dans le pays en 2009. Du fait de la manière dont la révolution verte a été menée là-bas, les paysans n’ont pas le droit d’utiliser leurs propres semences. Ces nouvelles variétés ne supportent pas la sécheresse. Résultat : 75 % des récoltes ont été perdues et 800 000 personnes ont été déplacées en un an. Un grand nombre de paysans se sont rendus en ville, une partie jetée en prison par Assad. Les proches des paysans emprisonnés sont sortis dans la rue et ont constitué les prémices du mouvement anti-Assad. Vous connaissez la suite… Tout commence par une politique agricole non durable et un système alimentaire injuste, générant de la pénurie. Les profits sont accaparés par les grands groupes tandis que les risques, eux, sont collectivisés.

 Vous prônez une agriculture écologique et biologique. Est-ce un modèle économiquement viable ?

C’est la seule forme d’agriculture qui ait du sens. Pour des raisons écologiques, car l’agriculture industrielle détruit les sols, l’eau, la biodiversité, le climat (l’agriculture industrielle explique 40% des gaz à effet de serre) et notre santé. L’agriculture industrielle génère 30% de notre nourriture mais 75% de la destruction écologique au niveau mondial. Si on passe à 40% de notre nourriture d’origine industrielle, on aurait 100% de destruction, c’est la recette pour une planète morte. Nous avons fait deux rapports basés sur l’expérience de Navdanya : l’un montre  que nous pourrions nourrir adéquatement deux fois la population indienne avec juste des fermes biologiques. Le second calcule les coûts dérivés de l’agriculture industrielle qui ne sont jamais pris en compte lorsqu’on parle de sa soi-disant « productivité » : ces coûts environnementaux et sociaux cachés sont de 1,2 billion par an en Inde, sans parler des coûts de santé.

 Est-il généralisable, notamment dans les pays développés ?

Oui, à condition d’arrêter de mener des politiques de soutien qui favorisent le modèle industriel. Ce qui bloque, ce sont les 400 milliards qui sont dépensés annuellement pour promouvoir l’agriculture industrielle, ce qui désavantage économiquement l’agriculture bio. Il faut développer les circuits courts et le manger local car les liens entre l’agriculture et le marché des consommateurs sont actuellement contrôlés par la grande distribution et ce qu’on appelle les « normes d’hygiène », avec comme mot d’ordre la loi de l’uniformité. La diversité n’est pas un danger sanitaire !

 Sommes-nous menacés de la même manière en Europe ?

Sans mouvements pour éveiller les consciences, nous ne sommes protégés nulle part. Il y a deux grands dangers bien réels en Europe. D’abord, le développement des brevets et du contrôle sur des espèces non OGM (brocolis, tomates, pastèques…) issues de croisements conventionnels, ce qui veut dire que même les espèces non OGM vont également être contrôlées. Le second grand danger est la criminalisation de la reproduction et de l’échange de semences. Pour l’instant, chaque pays a un catalogue officiel de semences et décide ce qui sera autorisé ou pas. Mais ils veulent une loi pour l’Europe, où Bruxelles va décider ce qui pourra pousser sur une île en Grèce ou dans un jardin en France. Enfin, une autre grande menace pour l’Europe et la démocratie est le Traité transatlantique. Si ce traité voit le jour, l’Europe ne pourra pas se débarrasser des OGM car Monsanto et les autres pourront traîner les États devant la justice s’ils n’ouvrent pas entièrement leurs marchés et réfutent les brevets. 

Les plantes médicinales sont-elles également menacées par les brevets ?

Il y a à peu près quatre ans, j’ai fait un état des lieux. Et il y a 9000 brevets en attente sur les plantes médicinales indiennes, 9000 brevets de biopiraterie. Par chance, en 1987, j’ai pu travailler avec le gouvernement indien, le parlement, les comités pour la rédaction des lois. Nos lois sur les brevets ne reconnaissent pas pour l’instant les brevets sur les processus biologiques. En Inde, il y a ce qu’on considère comme le savoir traditionnel, mais je crains que ce ne soit pas une protection juridique suffisante, car ne fait que rendre ce savoir accessible à tous. L’article de l’OMC qui autorise le brevetage du vivant devait être revu en 1999 et l’Inde, avec d’autres gouvernements, a défendu l’idée que la biopiraterie devrait être un crime et le brevetage du vivant illégal. Ces deux simples demandes ont rencontré le blocage des Etats-Unis à l’OMC. Et maintenant, il y a une pression directe des États-Unis sur l’Inde sur ces questions de propriété intellectuelle. Je prépare une campagne sur ce sujet.

 

Vous décrivez une agro-industrie qui peu à peu fait main basse sur le monde agricole dans sa diversité…

L’idée de cette agro-industrie est la suivante : qu’aucune graine quelle qu’elle soit ne soit gratuite. Notre idée à nous, c’est que toutes les graines devraient être gratuites et libres de droit. Ce qui doit être régulé, ce sont les semences OGM dangereuses, mais ce qui a été utilisé pendant 10 000 ans par l’agriculture, sans danger, qui a été naturalisé dans l’écosystème d’un pays, ça, on ne peut pas le criminaliser. Savez-vous que Monsanto a acheté le plus centre de recherche sur les abeilles ? Parce que les informations sur les effets des pesticides et des néonicotinoïdes deviennent gênantes, que les abeilles meurent du fait des semences BT… un bon moyen d’empêcher que ces recherches ne sortent. Nous parlons ici d’une approche totalitaire : rien que cette année, Monsanto a acheté le plus grand institut de recherche sur les abeilles, le plus grand centre de données sur le climat, le plus grand centre de données sur le sol, dans un contexte où ils possèdent déjà la majorité des entreprises de semence. Donc nous parlons ici d’un objectif de contrôle total. 

 Que faire à l’échelle individuelle pour agir ?

Nous avons créé un mouvement mondial de liberté des semences (Global Seed Freedom). Tous les ans, du 2 octobre (la date de naissance de Gandhi) au 16 octobre (journée mondiale de l’alimentation), nous menons beaucoup d’actions. Au niveau individuel, ne consommez pas seulement biologique, consommez des fruits et légumes produits à partir de graines libres de droits : là se trouve le goût, là se trouve la nutrition. Nous avons été trop longtemps gouvernés par l’uniformité et l’uniformité est un indicateur du fascisme. Nous devons maintenant nous orienter vers la célébration de la diversité, symbole de liberté. Ensuite, qui que vous soyez, vous pouvez agir à votre échelle : même avec un petit pot de plante dans votre salon. Il peut s’agir d’un basilic, d’un romarin, de votre plante préférée, peu importe… Sauvez cette graine et sa liberté. Et en sauvant sa liberté, sauvez la vôtre.

VandanaGraines

 Êtes-vous optimiste ?

Je suis optimiste pour trois raisons. Parce que ce système destructeur, qui paraît si puissant, est comme un château de cartes. Comme l’apartheid n’a pas tenu, comme le régime hitlérien n’a pas tenu, ce système ne tiendra pas non plus. D’autant qu’il s’écroule sur lui-même. Malheureusement, les États-Unis ont perdu une telle proportion de leurs ressources en graines libres… Si les agriculteurs américains avaient une alternative, ils laisseraient tomber les OGM, mais ils sont prisonniers. C’est pour ça que nous devons défendre d’autres solutions. Deuxième raison pour être optimiste : les prises de conscience et les mobilisations, présentes aujourd’hui dans des pays où elles n’étaient pas hier encore. La troisième raison est que je cultive l’optimisme, je cultive l’espoir. C’est pour ça que nous appelons nos programmes graines d’espoir, graines de liberté. J’espère vraiment que quand arrivera le grand sommet sur le climat l’année prochaine à Paris, la priorité sera de sauver les semences et l’agriculture biologique. Pas seulement pour une question de sécurité alimentaire, mais aussi comme une réponse aux changements climatiques. Car les données sont claires, le plus grand danger pour le climat c’est l’agriculture industrielle : trois gaz qu’elle produit (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote et méthane) expliquent 40% des gaz à effet de serre. Ajoutez à cela les denrées agricoles déplacées sur des milliers de kilomètres… Avec l’agroécologie et en mettant en place les circuits courts, ces problèmes disparaissent.

  « Pour une désobéissance créatrice », entretiens de Vandana Shiva avec Lionel Astruc, 2014, Éditions Actes Sud.

REPOUSSER LES MALADIES

 

Systeme-immunitaire-500x3523L’immunité, scientifiquement, c’est la définition même de l’identité : elle définit le soi et le non-soi. Les maladies auto-immunes traduisent comme une guerre civile intérieure entre les parties de moi. L’organisme s’est bâti de telle manière qu’une partie ne reconnaît pas l’autre et l’attaque. Or, on se constitue par le contact avec l’autre, qui est souvent microbien. L’immunité est un soi qui se construit dans la réalité de la confrontation à la vie. L’évitement systématique des infections les plus bénignes, que l’on appelle aujourd’hui « l’hypothèse hygiéniste », risque de ne pas permettre à l’organisme de se trouver en situation de confrontation. Le soi immunitaire n’y retrouve plus ses petits. Si je reprends votre question, l’individualisme serait un soi isolé, sans confrontation et courant le risque de ne pas avoir de sens.

N.C. : Mais donner autant de sens aux maladies, n’est-ce pas très culpabilisant ?

O.S. : Quand on s’engage dans cette réflexion, on rencontre forcément le problème de la culpabilité et de la responsabilité. Parce qu’il n’a pas toute l’information, le malade tend à déléguer les responsabilités à ceux qui savent, le personnel médical, le médecin. La tentation est grande de se dire qu’il n’y a rien à comprendre. Certaines personnes souhaitent ne pas aborder d’autres sens de la maladie, et la médecine répond parfaitement bien à leur demande dans sa prise en charge. Pour d’autres personnes, c’est psychologiquement et ontologiquement insatisfaisant. De plus, la véritable prévention, celle qui permettra un jour d’enrayer la progression des coûts médicaux, relèvera probablement d’une attention et d’un soin à soi-même, et à sa lignée. Ce n’est pas une idée nouvelle, mais une idée à redécouvrir. Les Chinois en ont parlé il y a trois mille ans : « Attendre d’être malade pour se soigner, c’est attendre d’avoir soif pour creuser un puits. » On retrouve le problème de la connaissance dont nous avons parlé : si je peux l’entendre, elle me responsabilise, me donne une autre possibilité. Chacun doit pouvoir aller chercher le sens au fur et à mesure de son besoin, et de sa capacité à entendre pour ne pas être écrasé par la culpabilité – la médecine assurant, elle, le maximum de moyens techniques pour chacun et quoi qu’il en soit.

N.C. : Comment franchir le pas entre prendre conscience de quelque chose et vraiment l’intégrer, de manière opérationnelle ?

O.S. : Notre conscience est multiple, notamment dans notre cerveau, où coexistent : l’instinctif reptilien, le dominant/dominé paléolimbique, l’émotionnel néolimbique, qui agit de concert avec la part « officiellement consciente », le cortex. Au grand dam des cartésiens, tous ces niveaux, nos instincts, nos sensations, nos émotions, notre conscience réfléchie sont en interaction permanente ( L’erreur de Descartes, Pr. Antonio Damasio, éd. Odile Jacob, 1995.). Il faut ici dépasser la classique séparation entre cerveau droit et gauche, intuition et raison. La vraie clef semble plutôt dans la partie antérieure des deux hémisphères : le préfrontal, où s’élaborent les processus les plus complexes. C’est le siège de cette partie de nous qui sait avant que nous sachions, cette petite voix intuitive qui nous dit quand nous sommes sur la voie juste, qui nous fait faire des découvertes… et qui s’agite quand nous sommes angoissés, nous envoyant le signal que nous sommes en train de nous tromper, de nous mentir, de nous fourvoyer. Mieux vaudrait alors l’écouter, plutôt que de la faire taire avec des tranquillisants, qui agissent à ce niveau en déconnectant le cerveau préfrontal. Mieux vaudrait développer celui-ci – car il existe des méthodes pour cela – plutôt que de saboter cette tête chercheuse par des injonctions comme « surtout ne fais pas plusieurs choses à la fois », « ne change pas tout le temps de sujet », etc. L’humour, le jeu, la création spontanée nourrissent la conscience du préfrontal. Se laisser guider par ce qui arrive, écouter son intuition, découvrir des liens surprenants, voilà des démarches tout aussi créatrices et génératrice de solutions et de conscience. Car si l’ange habite en nous quelque part, c’est dans le préfrontal !

Propos recueillis par Sylvain Michelet

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Sens et Symboles : 1, chemin des trois Tilleuls, 59118 Wambrechies, Tél/Fax 03 20 40 72 46 – site web : [-> www.lessymboles.com]

 

Déséquilibres symboliques

 

Déséquilibre symbolOn commence à le savoir : nos maux sont des mots et la maladie ramasse ce que nous du mal-à-dire. Mais encore ? La santé dépend de tant de facteurs ! Comment s’y retrouver dans l’imbroglio psychosomatique ? Le Dr Olivier Soulier suit une piste intéressante…

Le docteur Oliver Soulier fait partie de cette avant-garde médicale qui cherche à réunifier les différentes branches d’un corpus théorique et pratique, aujourd’hui complètement éclaté. Dans son cabinet et dans les séminaires, de plus en plus réputés, qu’il anime tout au long de l’année, sa spécialité est la lecture symbolique du corps, des goûts et des maladies. Il est fascinant de constater que la façon dont les maladies nous touchent répond à une logique où le propre et le figuré se rejoignent – une « atmosphère étouffante », pour prendre un exemple simple, atteignant les mêmes organes que l’étouffement soit entendu chimiquement ou psychologiquement. L’origine de cette intelligence symbolique du corps est à chercher dans la manière dont nos organes se sont construits, à partir de trois tissus, lorsque nous étions embryon. Cette lecture de notre biologie profonde et de ses déséquilibres est d’une richesse impressionnante ; comme si notre corps détenait en fait toute l’information nécessaire à notre guérison et que celle-ci se révélait à nous en fonction de notre aptitude plus ou moins grande à l’entendre.

Nouvelles Clés : Comment votre pratique médicale vous a-t-elle mené vers la symbolique du corps et le « langage » des maladies ?

Olivier Soulier : Nos sociétés cultivent, pour la plupart, une conception matérielle et cartésienne du corps. Elle n’est pas fausse : notre corps possède un niveau mécanique de fonctionnement, avec ses organes, ses articulations, sa pompe, etc, et notre médecine a acquis ses lettres de noblesse dans ce domaine, en développant notamment des outils techniques aux performance admirables. Mais le corps et ses maladies ne fonctionnent pas seulement à ce niveau. L’importance du facteur psychologique, par exemple, est aujourd’hui bien documentée. Parler d’un lien entre la maladie et un vécu psychologique, ou une difficulté dans la vie, est à peu près admis par notre médecine. Mais l’abord de l’homme dans sa globalité est une idée connue… qui doit sans cesse être redécouverte ! Et de leur côté, les approches psychologiques sont trop souvent séparées des nécessités techniques et physiologiques. C’est dans la réunification de tous les niveaux de l’être que nous prendrons la dimension spirituelle dont le XXI° siècle a besoin. Médecin homéopathe, acupuncteur – désireux, donc, de pratiquer une médecine plus complète -, je fais partie de ceux qui veulent aller plus loin : n’importe quel problème existentiel ne donne pas n’importe quelle maladie. Il faut tenter d’approcher au plus près le lien difficulté-maladie, rechercher une compréhension point par point. La médecine chinoise l’avait bien vu, proposant une grille de lecture précise, mettant en liaison : le cœur et l’amour, le foie et la colère, le rein et la peur, etc… Notre corps est comme un livre dont les phrases, tout en restant toujours les mêmes, changeraient, non pas de sens, mais de profondeur de signification dès que nous sommes capables de les accueillir.

N.C. : Notre corps nous parle de façon symbolique ?

O.S. : La vie nous parle de nombreuses manières par des symptômes, par des symboles. Avec une merveilleuse subtilité, dès le départ, elle nous fait repasser par tous les stades de l’évolution des espècespendant notre gestation. De l’œuf fécondé jusqu’au nouveau-né, nous revisitons en quelque sorte toute la création. Bien sûr, nos chromosomes, déjà humains donc différents, nous poussent à aller plus loin, mais on voit bien que nous sommes issus d’un tronc commun, partageant 26 % de nos chromosomes avec les simples filaires (parasites longs) et 90 % avec le rat. La vie est un tronc commun, avec les espèces qui s’en écartent au fur et à mesure, l’humain étant la voie qui va le plus loin pour tenter d’accomplir le plus complètement possible son patrimoine génétique. Annick de Souzenelle, qui m’a beaucoup inspiré, a une phrase magnifique à ce sujet : elle dit que l’ADN, c’est Adonaï (« le Seigneur » en hébreu), qui vient s’incarner pour tenter de se réaliser. C’est une vision mystique qui correspond bien, symboliquement, à une réalité : l’humain est celui qui prend son barda – son patrimoine génétique – et qui vient sur Terre pour le travailler et le réaliser, avec son humanité. Et il se retrouve en quelque sorte « sous une tunique de peau », c’est-à-dire caché à lui-même, ne voyant pas ce qu’il est. Le romancier Bernard Werber le dit très bien, avec sa saga sur les anges, cette fois de façon imagée et non plus mystique. Nous sommes cachés à nous-mêmes et ne voyons habituellement que l’apparence, le conscient ordinaire, l’organique et le psychologique. La lecture symbolique permet, elle, d’aller plus loin.

N.C. : Admettons que mon corps ait une dimension symbolique et que les maladies soient un langage. À quoi ça m’avance-t-il, quand je suis malade, de connaître le symbole représenté par cette maladie ou cet organe affecté ?

O.S. : Bonne question. Tout dépend d’abord de votre état organique, qu’il faut toujours considérer en premier. Plus largement, vous posez le problème de la connaissance : elle n’est efficace que si elle est à la mesure de votre capacité à la recevoir. Mais elle est aussi le propre de la vie humaine, comme le montre le fameux Arbre dans la Bible. Vivre, c’est entrer dans la connaissance. Celle des fondamentaux de l’évolution, dont je parlais, puis toute celle qu’apportent l’expérience de la vie, les rencontres, les situations. Et c’est justement l’intérêt des symboles, car ils parlent à tous les niveaux de culture ou de conscience. Lorsqu’un médecin se penche sur le symbolisme du corps humain, il réalise très vite qu’il est en train de s’ouvrir à une autre dimension de l’aide thérapeutique. Avec un double risque, cependant : trop générale, cette connaissance n’est pas efficace ; trop précise, elle est enfermante, limitante et donc, un jour ou l’autre, fausse. Il faut l’utiliser comme un canevas, comme une grille de lecture. Je qualifierais celle-ci par la notion de mouvement : je pense que chaque organe a une fonction et un mouvement.

N.C. : Prenons un exemple concret, supposons que je souffre du foie.

80-300x200O.S. : Les problèmes de foie sont très souvent liés à la famille, mais il faut une lecture symbolique un peu plus approfondie pour comprendre pourquoi. Le foie est un organe extrêmement important, plus encore quele rein, il intervient dans pratiquement tous les métabolismes. Il constitue notre usine énergétique, nous permet de gérer notre vie matérielle et quotidienne. Il représente donc notre « économie », ce qui implique forcément la famille, mais aussi la maison, l’argent, la nourriture, la façon dont nous survivons pratiquement. Voilà le cadre général.
Pour illustrer comment ce cadre fonctionne pour chacun, j’emploie souvent cette image : les maladies, c’est « paroles et musique ». La musique est la même pour tous – par exemple, le foie est l’organe de notre économie – mais les paroles diffèrent pour chacun, selon son histoire et son bagage génétique.

L’économie elle-même peut souffrir de mille maux différents : problèmes d’approvisionnement, mauvaise gestion, direction déficiente, distribution anarchique… Et puis la famille ne signifie pas la même chose si vous avez 2 ans ou 40 ! Quand on aborde le symbolisme sous cet angle, on permet de faire apparaître à la conscience, au niveau où elle peut le recevoir, les systèmes de croyances et les différents types de difficultés rencontrées. Car au fond, comment le vécu s’inscrit-il symboliquement dans le corps ? L’être humain est dans une double dimension. À la naissance, quelque chose nous dit que l’enfant « sait », de façon innée, ce qu’est l’amour. Par ailleurs, son corps lui offre toutes les fonctions fondamentales pour assurer sa vie. Entre ces deux pôles – sa connaissance de l’amour et sa survie animale -, il va créer des ponts.

N.C. : C’est-à-dire ?

O.S. : L’enfant va interpréter ce qu’il rencontre en fonction à la fois de cette connaissance humaine innée de l’amour, et de sa capacité physique, encore faible. Et en interprétant, il va progressivement « inscrire » son apprentissage dans son corps. Et toute la question de cet apprentissage sera de savoir ce qui est juste, au sens de réel et au sens d’efficace. Avoir peur de sortir dans la rue à un an, c’est juste. À 20 ans, c’est un problème !

N.C. : Concrètement, ça veut dire quoi : « il inscrit son apprentissage dans son corps » ?

O.S. : La découverte fine des mécanismes physiologiques de l’« inscription » sera certainement l’un des grands chantiers scientifiques du XXI° siècle. Une chose est sûre : nous utilisons systématiquement notre corps pour nous aider, quand nous n’arrivons pas à vivre un événement. Or, les organes qui nous servent ainsi d’assistance semblent spontanément choisis pour des raisons symboliques : l’estomac sera touché pour ce qui tout ce qui concerne le verbe “digérer” (ne pas digérer une situation aussi bien qu’une substance), le sein pour tout problème correspondant au verbe “nourrir” (au propre comme au figuré), etc. Tout se passe comme si les événements inaccomplis restaient mémorisés dans notre corps, inscrits dans des organes précis. Exemple simple : si vous marchez habituellement sur un sol agressif, de la corne se formera sous vos pieds, pour vous protéger ; mais vous pouvez aussi voir apparaître cette corne sans cause matérielle, juste parce que vous vous sentez agressé dans la vie dès que vous voulez avancer, évoluer ; et cette fausse protection vous fera mal quand vous marcherez avec des chaussures ! Il s’agit donc de trouver quelles fausses protectionsnous rendent malades. Une forme de conscience organique nous propose ainsi un jeu de piste vers nous-même. Nos secrets sont cachés dans notre corps. Ce qui rejoindrait le sens des fameuses « tuniques de peau » dont parle Annick de Souzenelle…

Ce processus était déjà connu par les fondateurs de l’homéopathie, il y a deux cents ans, et  même par les acupuncteurs d’il y a trois mille ans. Henri Laborit  a brillamment éclairé ces aspects psycho-neurologiques, montrant comment, face à un obstacle, un individu explore soit la lutte, soit la fuite, soit l’invention d’une solution imaginaire… qui pourra s’inscrire dans son corps. Le Pr Antonio Damasio, qui enseigne la neurologie à l’université de l’Iowa, a montré dans ses ouvrages (L’erreur de Descartes, Le sentiment de soi, Spinoza avait raison…) le lien entre pensées, émotions et réactions organiques. Mais nous n’en sommes qu’au début. Les prouesses du Pet-Scann nous permettent désormais d’explorer nos circuits de pensée et ce champ s’étend tous les jours. Ainsi, on pensait que, symboliquement, l’herpès pouvait apparaître dans des situations où l’on vit mal le risque de séparation inhérent à toute relation. Eh bien, on vient de découvrir qu’un virus de la famille de l’herpès secrétait une substance agissant dans le cerveau en diminuant la sensation de souffrance morale. De même, on proposait symboliquement que la sécrétion d’insuline avait un rapport avec les problèmes touchant la paternité et la masculinité : on vient de découvrir que le gène de l’insuline intervenait aussi dans la différentiation sexuelle masculine, en coopération avec le chromosome Y.

N.C. : Finalement, ne rejoignez-vous pas ceux qui parlent de l’humain comme d’un fantastique bio-ordinateur ?

O.S. : Ce terme témoigne encore d’une vision trop mécaniste et réductionniste. L’être humain a plusieurs niveaux de compréhension et de fonctionnement. D’un côté, il s’appuie sur sa physiologie, qui assure son fonctionnement quotidien. C’est une part animale, relativement déterminée, qu’on peut en effet qualifier de bio-ordinateur. Mais une autre part de l’homme dépasse totalement ce niveau. Elle relève de la conscience. C’est elle qui, depuis la nuit des temps, a inspiré les mythes, l’art, le sentiment religieux… Or, il semble que ce niveau, la conscience, soit le véritable chef d’orchestre de notre fonctionnement. Entre le bio-ordinateur et la conscience se trouve une part « non écrite », où l’être humain pose ses choix de vie, sa liberté d’être qui lui est si spécifique. Ce sont les trois niveaux de la vie en nous : l’animal (bio-ordinateur prédéterminé), l’ange (conscience) et entre les deux, jetant des passerelles (sublimes et parfois désespérées), l’humain (page blanche sans déterminisme). L’un des grands bouleversements que les recherches d’avant-garde de ces dernières décennies nous ont apportés est la découverte d’une correspondance fine entre l’inscription symbolique de nos problèmes dans nos organes et la façon dont ces organes ce sont formés lorsque nous étions embryon. On retrouve en effet en embryologie les trois niveaux que je viens d’évoquer : l’animal, l’humain et l’ange !

N.C. : Il y a donc des universaux, mais savoir ce qu’une maladie exprime réellement est avant tout un travail de prise de conscience individuelle ?

O.S. : Oui. D’autantplus que la question n’est pas seulement de savoir quel problème vient signaler la maladie, quelle incohérence entre les différents niveaux de l’être elle dénonce. Il s’agit aussi de trouver le mouvement, en moi-même, qui est en difficulté : qu’est-ce qu’il faut travailler, faire évoluer, changer – ou ne pas changer ? Beaucoup d’écrits, ces derniers temps, ont abordé le sens des maladies, mais ils nous limitent souvent à une vision animale « biologique » qui nous ramène au niveau physiologique de la survie. La question centrale – et spécifique à notre époque, me semble-t-il – est selon moi, plutôt celle-ci : qui parle quand je suis malade ? Et quand nous guérissons, qui guérit ? Est-ce notre part animale qui cherche à survivre ? Ou notre histoire personnelle et notre héritage transgénérationnel ? Ou encore notre être essentiel, qui tient à s’exprimer au travers de tout cela et vient nous proposer une initiation ?

Je pense que nous sommes malades de ne pas être ce que nous sommes vraiment, de ne pas nous accomplir totalement. Le corps le supporte pendant un temps, puis il envoie des messages d’alarme. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase de Jung : « Vous ne guérirez pas de vos maladies, ce sont vos maladies qui vous guériront. » Tout se passe comme si à un endroit de nous se trouvait la conscience de ce que nous pouvons être, et quand nous nous en éloignons trop, cette conscience nous parle et nous fait tomber malade. J’appelle cela « le saint homme qui marche dans le symptôme » : quel accomplissement notre être profond vise-t-il ?

Le Culte Des ArbresN.C. : Ce serait cela, le propre de l’humanité : chaque personne serait un psychosoma cherchant à écrire une histoire singulière sur une page blanche ?

O.S. : L’animal n’a rien, ou très peu, à écrire : il ne change pas dans le cadre d’une génération. Les pattes du kangourou ont mis des millions d’années à rétrécir. Il est lion ou souris, ni méchant ni gentil, il est comme ça, c’est tout. Vous connaissez l’histoire de l’homme qui se retrouve sur le point de se faire dévorer par un ours, et qui prie le Seigneur d’accorder des sentiments chrétiens à son agresseur ? Il voit alors l’ours faire le signe de croix et remercier Dieu… de lui avoir procuré un bon repas ! Un ours reste un ours et c’est normal. Ni bien, ni mal. L’être humain, lui, est libre, il peut remettre en question la justesse de ses actes, la pertinence de ses croyances. Je crois donc en l’idée (sartrienne ou chrétienne !) de la page blanche, qu’il faut cependant nuancer. L’être humain a une part libre, qu’il lui appartient d’écrire et qui lui permet d’avancer à l’intérieur de sa génération. Cette part est communément appelée la liberté humaine ou libre arbitre. Cependant, dès la naissance, elle est partiellement envahie par les règles écrites par l’histoire et par les générations précédentes. L’homme a la mission personnelle de se réapproprier ces pages pour les changer ou les rechoisir et augmenter ainsi l’espace libre.

N.C. : Et au niveau collectif ? Les épidémies aussiseraient des « messages » ?

O.S. : Pour aborder le problème des épidémies, il faut parler des microbes, ces co-facteurs fondamentaux de la vie. Le microbe est à la fois ce qui va nous aider, nous confronter, nous tester, travailler pour nous. Prenons le staphylocoque, par exemple. Il est le gardien de la porte, défendant et testant notre intégrité en permanence. Nous en avons plusieurs centaines de millions sur la peau, blancs ou dorés, qui interviennent dès que celle-ci est agressée par une coupure, une écharde, etc., provoquant une réaction, avec arrivée massive de globules blancs, création de pus, d’un abcès, jusqu’à élimination du corps étranger. Qui se montre particulièrement sensible aux staphylocoques ? Les malades opérés, les enfants en réanimation néonatale, les adolescents en évolution sur leur image corporelle (l’acné, c’est du staphylo). De façon générale, le staphylocoque signale donc des problèmes d’intégrité. On comprend que symboliquement, il soit lié au père protecteur ou à la mère nourricière. Et c’est un autre microbe, le streptocoque, qui est lié au père initiateur ou à la mère initiatrice. Car un enfant n’a pas seulement besoin d’être protégé, il lui faut aussi un parent initiateur, pour rencontrer la difficulté, la surmonter au prix d’une épreuve, et apprendre à se déployer – « strepto », en grec, signifie « plié ». Les rhumatismes articulaires aigus, certaines maladies cardio-vasculaires et rénales, sont des maladies à streptocoques. Elles touchent l’axe fondamental rein-cœur des acupuncteurs : identité (rein) + amour (cœur), souvent en difficulté, surtout si l’on n’a pas pu déployer certaines parties de soi au travers d’expériences et avec l’aide d’une fonction d’initiation.

L’épidémie joue le même rôle de confrontateur que le microbe, mais à l’échelle de l’humanité, qu’elle vient confronter à un problème précis. La grippe, par exemple, vient régulièrement questionner chacun dans sa gestion des problèmes trangénérationnels. La peste noire, à la fin du Moyen-Âge, vient poser la question de l’amour et de l’indifférence, au moment où on entre dans l’individuation des êtres humains, sortant du groupe-masse où la vie n’a pas de valeur. C’est la question du rat – la partie de nous-mêmes qui ne vit que pour soi : comment gérer une société d’individus ne vivant que pour eux-mêmes, si ce n’est par l’amour ? Camus décrit bien, au début de son livre La Peste, un monde de chacun vers soi. La tuberculose, massive au XIX° siècle, pose la question du changement de mode de vie : comment survivre dans des conditions nouvelles ? Ce problème se pose encore aujourd’hui, notamment aux émigrants.

N.C. : Vous pensez donc que ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, les épidémies s’attaquent au système immunitaire, au moment où l’individualisme est au programme ?

O.S. : L’immunité, scientifiquement, c’est la définition même de l’identité : elle définit le soi et le non-soi. Les maladies auto-immunes traduisent comme une guerre civile intérieure entre les parties de moi. L’organisme s’est bâti de telle manière qu’une partie ne reconnaît pas l’autre et l’attaque. Or, on se constitue par le contact avec l’autre, qui est souvent microbien. L’immunité est un soi qui se construit dans la réalitéde la confrontation à la vie. L’évitement systématique des infections les plus bénignes, que l’on appelle aujourd’hui « l’hypothèse hygiéniste », risque de ne pas permettre à l’organisme de se trouver en situation de confrontation. Le soi immunitaire n’y retrouve plus ses petits. Si je reprends votre question, l’individualisme serait un soi isolé, sans confrontation et courant le risque de ne pas avoir de sens.

N.C. : Mais donner autant de sens aux maladies, n’est-ce pas très culpabilisant ?

O.S. : Quand on s’engage dans cette réflexion, on rencontre forcément le problème de la culpabilité et de la responsabilité. Parce qu’il n’a pas toute l’information, le malade tend à déléguer les responsabilités à ceux qui savent, le personnel médical, le médecin. La tentation est grande de se dire qu’il n’y a rien à comprendre. Certaines personnes souhaitent ne pas aborder d’autres sens de la maladie, et la médecine répond parfaitement bien à leur demande dans sa prise en charge. Pour d’autres personnes, c’est psychologiquement et ontologiquement insatisfaisant. De plus, la véritable prévention, celle qui permettra un jour d’enrayer la progression des coûts médicaux, relèvera probablement d’une attention et d’un soin à soi-même, et à sa lignée. Ce n’est pas une idée nouvelle, mais une idée à redécouvrir. Les Chinois en ont parlé il y a trois mille ans : « Attendre d’être malade pour se soigner, c’est attendre d’avoir soif pour creuser un puits. » On retrouve le problème de la connaissance dont nous avons parlé : si je peux l’entendre, elle me responsabilise, me donne une autre possibilité. Chacun doit pouvoir aller chercher le sens au fur et à mesure de son besoin, et de sa capacité à entendre pour ne pas être écrasé par la culpabilité – la médecine assurant, elle, le maximum de moyens techniques pour chacun et quoi qu’il en soit.

N.C. : Comment franchir le pas entre prendre conscience de quelque chose et vraiment l’intégrer, de manière opérationnelle ?

O.S. : Notre conscience est multiple, notamment dans notre cerveau, où coexistent : l’instinctif reptilien, le dominant/dominé paléolimbique, l’émotionnel néolimbique, qui agit de concert avec la part « officiellement consciente », le cortex. Au grand dam des cartésiens, tous ces niveaux, nos instincts, nos sensations, nos émotions, notre conscience réfléchie sont en interaction permanente ( L’erreur de Descartes, Pr. Antonio Damasio, éd. Odile Jacob, 1995.). Il faut ici dépasser la classique séparation entre cerveau droit et gauche, intuition et raison. La vraie clef semble plutôt dans la partie antérieure des deux hémisphères : le préfrontal, où s’élaborent les processus les plus complexes. C’est le siège de cette partie de nous qui sait avant que nous sachions, cette petite voix intuitive qui nous dit quand nous sommes sur la voie juste, qui nous fait faire des découvertes… et qui s’agite quand nous sommes angoissés, nous envoyant le signal que nous sommes en train de nous tromper, de nous mentir, de nous fourvoyer. Mieux vaudrait alors l’écouter, plutôt que de la faire taire avec des tranquillisants, qui agissent à ce niveau en déconnectant le cerveau préfrontal. Mieux vaudrait développer celui-ci – car il existe des méthodes pour cela – plutôt que de saboter cette tête chercheuse par des injonctions comme « surtout ne fais pas plusieurs choses à la fois », « ne change pas tout le temps de sujet », etc. L’humour, le jeu, la création spontanée nourrissent la conscience du préfrontal. Se laisser guider par ce qui arrive, écouter son intuition, découvrir des liens surprenants, voilà des démarches tout aussi créatrices et génératrice de solutions et de conscience. Car si l’ange habite en nous quelque part, c’est dans le préfrontal !

Propos recueillis par Sylvain Michelet

Contact :

Sens et Symboles : 1, chemin des trois Tilleuls, 59118 Wambrechies, Tél/Fax 03 20 40 72 46 – site web : [ -> www.lessymboles.com ]

Cet entretien a été diffusé la première fois dans le magazine , en mars 2006.

La joie surgit du réel, ici et maintenant

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Roman d’un homme joyeux, le nouveau livre de Charles Pépin * est aussi une réflexion sur la joie, cette force qui, à tout instant, peut rendre notre vie exaltante.

On vous connaît philosophe et, en ouvrant votre dernier livre, La Joie, on vous découvre romancier. Pourquoi choisir ce genre ?

Etre auteur, c’est se réinventer. Rendre sensibles des notions philosophiques de manière littéraire m’intéresse. C’est une grande tradition depuis La Religieuse de Diderot, jusqu’à La Nausée de Sartre ou L’Etranger de Camus. 
 

La Joie est donc un roman de philosophe ?

Oui, parce qu’il y a une thèse. Et même une méthode sous-­jacente pour développer notre ressource de joie. Tout d’abord, il faut arrêter d’espérer que ce sera mieux demain – quand j’aurai changé de métier, de femme… On nous fait croire que l’espoir fait vivre. Mon personnage, Solaro, dit que l’espoir fait mourir. Ce qui fait vivre, c’est le réel, ici et maintenant. Il faut aussi réaliser que notre existence est un miracle et savourer la joie d’être vivant. Toute joie contient une dimension métaphysique. Enfin, il faut avoir conscience de posséder cette ressource pour pouvoir la ressentir à nouveau. Plus on est joyeux… plus on est joyeux. 
 

Quelle différence faites-vous entre le bonheur et la joie ?

Le bonheur est un état plus durable de satisfaction sereine. Dans la joie, il y a quelque chose de compatible avec l’insatisfaction. Je peux être insatisfait parce que mes projets professionnels n’aboutissent pas et ressentir des moments de joie. Un petit café au comptoir, une chanson que j’adore qui passe à la radio et la joie surgit.  
 

Pourquoi Solaro commet-il un meurtre qu’il refuse d’expliquer ? 

Un moment de folie, d’aveuglement. Mais le procès qui va suivre sera essentiellement celui de sa joie. Dans la joie, il y a quelque chose de fou. Ne dit-on pas « fou de joie » ? Solaro a la faculté de s’émerveiller comme un enfant. Il en a aussi la cruauté. 
 

Il se satisfait de tout ce qui lui arrive, qu’il soit au chevet de sa mère malade ou en prison. Le bonheur serait de tout accepter sans rien vouloir changer au monde qui nous entoure ?

Non. Paradoxalement, quand on sait aimer le réel, on se remplit d’une force qui fait qu’on sera mieux armé pour le changer. C’est la thèse des stoïciens, de Marc Aurèle, de Sénèque. 
 

Solaro termine sa vie dans un hôpital psychiatrique. Un être joyeux serait insupportable pour la société ?

Il a une force d’acceptation du réel intolérable aussi bien pour ceux qui aiment se plaindre que pour les humains progressistes qui veulent toujours améliorer les choses. Mais il arrive que ceux qui veulent améliorer les choses en accentuent le mal – voyez Staline ou Pol Pot. Alors que celui qui sait accepter ce qui est, dans une sagesse zen et joyeuse, ne tuera personne.  
 

Solaro, c’est vous ?

Oui, en moins intello et plus sensuel. Avez-vous écrit ce livre joyeu­sement ? Dans une énorme joie ! Etre Solaro pendant quelques mois, c’était génial. 
 

Charles Pépin, philosophe * La Joie (Allary, 180 p., 17,90 €).

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